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L'éphémère comme modèle culturel japonais

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Matériaux pour l'histoire de notre temps, N° 45

L'éphémère comme modèle culturel japonais

1 GUICHARD-ANGUIS Sylvie, Poudre et feuilles. Les Voies du Thé au Japon, Asie, n°3, Presses de l'Université de Paris- Sorbonne, 1995, pp. 285-299.

La multiplication des journées du Japon, voire des semaines du Japon à travers le territoire français amène à nous pencher sur leur contenu. Force est de constater que ces événements à connotation culturelle prononcée, relèvent tous de la même conception. La récurrence de leur composition révèle une approche différente de la culture, et en particulier de la part de la culture nationale susceptible de s'expatrier et de constituer, en quelque sorte, la vitrine d'une certaine identité et de traditions vivantes.

Si nous examinons le contenu de ces manifestations, nous retrouvons la sempiternelle liste des expositions de savoir-faire ou de démonstrations de pratiques traditionnelles, de l'origami à l'arrangement floral, en passant par la fabrication des poupées, des balles de soie temari, etc. Cet éventail est complété invariablement par une (voire plusieurs) démonstration de « Cérémonie du thé ». Fruits d'un enseignement, ces différents savoir-faire ou pratiques traditionnelles, sont à distinguer des arts décoratifs proprement dits. Ce ne sont pas des artisans qui commercialisent leur art, mais des maîtres qui transmettent un savoir-faire, qui sont présents durant ces expositions. L'intervention d'animations empruntées aux fêtes japonaises matsuri d'origine shintoïste (danses du lion, tambours, etc.) souligne le caractère très informel et événementiel de ces manifestations.

La part matérielle de la culture japonaise ne trouve que peu sa place dans ce type de manifestation. Les arts plastiques qui se rattachent aux grands courants internationaux, s'exposent ailleurs dans des musées ou des galeries. Il s'agit lors de ces journées d'affirmer avant tout une culture traditionnelle, propre à l'archipel. Ce phénomène ne se cantonne pas à la France et se répète partout où le Japon veut affirmer sa présence culturelle. Il est même paradoxalement très présent dans l'archipel japonais, où des multiples fêtes souvent d'origine religieuse, se déroulent tout au long de l'année. Elles se complètent désormais de manifestations annexes dont la tendance va au renforcement et qui épousent un schéma relativement semblable, sans doute à l'origine de celles exportées. Ainsi des grandes réunions de thé yose no chakai sont organisées lors de chaque grand événement local ou municipal : fêtes religieuses, commémorations, festivals culturels, etc.

Parmi ces événements annexes, les démonstrations de cérémonie de thé jouent un rôle non négligeable. Dans la seconde moitié du xxe siècle, cette pratique traditionnelle est devenue progressivement indissociable de tous les grands événements nationaux liés à des réunions de très haut niveau ou à des visites de personnalités. Elle s'affirme désormais en tant que composante de la diplomatie japonaise. Aussi est-il devenu banal de découvrir dans les grands quotidiens de l'archipel les photos de chefs d'État s'exerçant à fouetter un bol de thé, ou bien s'astreignant à boire ce liquide vert pour le moins surprenant au premier contact. Toutes les grandes manifestations sportives internationales qui se déroulent dans l'archipel, s'inscrivent également dans cette tendance.

Vecteur d'une certaine conception de la culture et des relations au Japon, la cérémonie de thé s'exporte à l'étranger, où elle est amenée à jouer un rôle semblable. Ainsi elle est désormais présente lors des Jeux Olympiques ou de toutes autres manifestations internationales de cette envergure. Dans cette brève analyse, nous allons tenter de comprendre le processus par lequel une pratique séculaire, inscrite dans une identité culturelle forte, a pu en venir à porter des valeurs dites universelles et à jouer un rôle si omniprésent dans les relations entretenues par le Japon avec l'étranger. Les paysages éphémères évoqués à travers la cérémonie du thé serviront de guide.

Une pratique culturelle qui se boit

Un dessein humoristique du grand quotidien Asahi montre dans son édition du 9 septembre 1991, le héros populaire Fuji Santarô imaginé par Satô Sanpei, assis à l'ombre d'un grand parasol de papier, à proximité d'un distributeur de canettes de boisson réservées au thé vert. Les quatre images successives le reproduisent tour à tour en train d'essuyer soigneusement le dessus de la canette, puis buvant cette dernière en la tenant des deux mains comme un bol à thé, tout en émettant le bruit caractéristique de cet acte, enfin tournant la canette dans les mains afin d'en apprécier les différentes faces. À la question « À quelle école (de thé) appartenez-vous ? », notre héros imperturbable répond : « Je suis le premier Grand Maître de l'école des canettes ».

Cette série d'images illustre fort adroitement la coexistence de pratiques très distinctes les unes des autres, concernant la consommation de thé vert dans le Japon contemporain. Ce sujet traité dans un quotidien national démontre à quel point cette boisson y occupe une place essentielle. Entre l'existence d'un rituel qui commande la consommation de thé vert, et l'absorption de cette boisson sous forme de canettes en aluminium, se loge tout un processus d'évolution, dont la diversité des formes toujours actuelles représente l'une des caractéristiques culturelles les plus significatives du Japon de la fin du xxe siècle'.

Depuis une vingtaine d'années, la consommation de thé globale (thé vert, thé noir, thé semi-fermenté comme le Oolong, et divers autres) offre une certaine stabilité et s'élève à environ 120 millions de tonnes au début des années 90, soit à peine moins d'un kilo par habitant. Elle se partage entre 90 000 tonnes pour le thé vert contre 20 000 tonnes pour le Oolong et 1 5 000 tonnes pour le thé noir. La constante suprématie du thé vert ne doit pas masquer l'apparition depuis une dizaine d'années de nouvelles formes de consommation, qui sont en train de bouleverser cette habitude quotidienne. Si la consommation de thé noir a doublé entre 1 980 et 1 991 , celle de thé vert a manifesté une légère diminution. La mise en vente de thé noir liquide sous formes de briques, de canettes ou de bouteilles de plastique, soutenue par l'essor de la restauration rapide, le boom des loisirs de plein air, et surtout

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