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Sexe spatial : le grand tabou

Le lancement de la mission Artemis II vers la Lune, prévu au plus tôt en avril, doit ouvrir une nouvelle ère de l'exploration spatiale : celle où l’humanité établit une présence permanente hors de l’orbite de la Terre. C’est un défi colossal. Mais il y a un détail crucial dans l’angle mort des agences spatiales : les humains peuvent-ils vraiment se reproduire dans l’espace?

La Station spatiale internationale en orbite autour de la Terre.

La sexualité n’a jamais été un objet d’étude prioritaire depuis les débuts de la conquête spatiale.

Photo : Getty Images / NASA

La version audio de cet article est générée par la synthèse vocale, une technologie basée sur l’intelligence artificielle.

Ce n’est pas d’hier qu’on imagine des hôtels en orbite, des serres sur la Lune ou des habitations sur Mars.

Depuis une dizaine d’années, Elon Musk promet même de créer une ville d’un million d'habitants sur la planète rouge, et ce, en une génération. Devant l’ampleur de la tâche, il a récemment révisé ses plans pour cibler d’abord la Lune.

Mais une colonie autosuffisante a forcément besoin de familles, ce qui nécessite pour des humains de se reproduire. Pourtant, la sexualité n’a jamais été un objet d’étude prioritaire depuis les débuts de la conquête spatiale.

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Il faut avant tout protéger les astronautes des radiations et des impacts de météorites, les nourrir, les soigner, leur permettre de respirer, bref, assurer leur survie.

Mais grâce à des chercheurs audacieux, on commence à explorer la question taboue du sexe dans l’espace.

Des amoureux qui se bécotent sur des fonds publics?

Simon Dubé, professeur associé au Département de sexologie de l’Université du Québec à Montréal, a consacré ses études supérieures à tenter de convaincre les agences spatiales de s’intéresser à la question. Pour lui, la pudeur de la NASA va au-delà d’une simple question de priorités.

Ça fait des décennies que les chercheurs et les chercheuses demandent aux agences spatiales de s'intéresser à cette question-là. Et à date, la réponse est toujours non, déclare-t-il.

L’agence est financée avec des fonds publics et l’idée d’étudier la sexualité humaine dans l’espace pourrait déplaire aux contribuables américains.

Officiellement, la NASA n’a donc jamais posé de questions intimes aux centaines d’astronautes qui se sont succédé à bord des navettes ou dans la Station spatiale internationale (SSI).

Un homme assis devant un écran bleu.

Simon Dubé est professeur associé au Département de sexologie de l’Université du Québec à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Christine Campestre

En octobre 2025, Simon Dubé a piloté la toute première étude à aborder la sexualité dans un contexte de missions spatiales simulées. Le jour du lancement, il nous confiait : C'est un grand moment de fierté! Qu'on en soit rendu là, à faire cette première étude historique, empirique, c'est dur d'exprimer ce sentiment-là.

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Pendant deux semaines, dans différents pays, une soixantaine de participants se sont isolés dans des habitats qui simulent les conditions de vie sur la Lune, sur Mars ou pendant un voyage interplanétaire.

C’est l’occasion de tester des technologies en développement, mais aussi d'étudier les relations humaines en milieu confiné. Et 24 d'entre eux ont accepté de répondre à ses questions.

Premier constat : Il y a une forme d'abstinence induite ou imposée par la mission, note Simon Dubé.

Il s’empresse d’ajouter : Après un certain temps, la fonction sexuelle revient. C'est vraiment important de comprendre que le désir, l'excitation, n'est pas complètement inhibé. Les personnes dans notre étude en éprouvent. Ils sont attirés et ils ressentent de l'excitation sexuelle.

Le reportage de Tobie Lebel et de Christine Campestre présenté à l'émission Découverte

Photo : Radio-Canada

Une fusée nommée désir?

Ces résultats ne peuvent pas se transposer directement aux astronautes en mission.

La chercheuse Maria Santaguida, affiliée à l’Institut de recherche avancée sur la vie dans l'espace (ASRI), basé aux États-Unis, collabore avec Simon Dubé depuis des années.

Une femme assise devant un écran rouge.

La chercheuse Maria Santaguida, affiliée à l’Institut de recherche avancée sur la vie dans l'espace (ASRI).

Photo : Radio-Canada / Luc Saint-Pierre

Elle souligne que la Station spatiale internationale est un milieu très différent des missions simulées.

Il y a plusieurs choses qui coupent l’envie, comme les radiations, la microgravité et un espace clos avec très peu d’intimité.

Une citation de Maria Santaguida, cheffe, médecine psychosociale, ASRI

Il s’agit surtout d'un environnement de travail. Les astronautes y séjournent environ six mois, et entre les recherches scientifiques, l’entretien de la station et l'entraînement physique, ils ont très peu de temps libre.

La plus grande différence, évidemment, c’est l’apesanteur. L’impact le plus visible, c’est que tous les liquides remontent vers le haut du corps, ce qui pourrait compliquer l’érection chez les hommes ou la lubrification chez les femmes.

L'astronaute David Saint-Jacques prend une photo par un hublot de la coupole de la Station spatiale internationale

Les êtres humains flottent dans l'espace. Sur la photo, on voit l'astronaute canadien David Saint-Jacques prendre une photo par un hublot de la coupole de la Station spatiale internationale.

Photo : Agence spatiale canadienne/NASA

Là encore, la NASA ne recueille pas de données officielles. Néanmoins, Maria Santaguida rappelle que l’astronaute Mike Mullane [qui est allé dans l'espace à trois reprises en 1984, 1988 et 1990, NDLR] a dit s’être réveillé en orbite avec des érections intenses et même douloureuses, qu’il a comparées à l’effet du Viagra.

Selon elle, il y a eu assez d’anecdotes pour soupçonner au moins des activités solitaires.

L’insoutenable légèreté de l’autre?

Pour ce qui est des relations sexuelles à deux en apesanteur, il y a un obstacle à contourner : la troisième loi de Newton. Quand on pousse sur quelque chose ou quelqu’un, on reçoit une poussée en sens inverse.

Maria Santaguida explique avec le sourire que si vous voulez partager un moment intime, il peut y avoir des mouvements, des poussées. Si votre partenaire s’envole vers l’arrière, c’est un peu contre-productif!

Mais il existe différentes solutions qui permettent de tels rapprochements, comme un tunnel rembourré, des sangles ou des combinaisons munies d’attaches Velcro, imaginées il y a 25 ans, et que Maria Santaguida a fait recréer pour une émission de télé américaine.

Deux personnes portant un uniforme gris.

Maria Santaguida et Simon Dubé portent une combinaison 2suit qui permet des rapports intimes.

Photo : Radio-Canada / Tobie Lebel

Plusieurs astronautes ont par ailleurs confié qu’ils ne voyaient pas l’apesanteur comme un empêchement majeur aux contacts physiques.

Dans une vidéo publiée l’an dernier par LADbible, l’astronaute américaine à la retraite Nicole Stott, qui a passé 103 jours dans l’espace, compare l’effet à celui de flotter et de nager dans une piscine.

Elle ajoute : C’est possible d’y faire l’amour, alors si quelqu’un a envie d’essayer dans l’espace, il trouvera bien un moyen!

Derrière cette question cocasse se dissimule un vrai problème, selon Simon Dubé : l’impact des relations amoureuses sur l’équipe.

C'est le fait qu'il y ait une personne qui se sente seule, qu'il y ait de la jalousie, qu'il y ait des dynamiques de pouvoir toxiques dans des environnements où on dépend les uns des autres. Moi, c'est ça qui me garde éveillé la nuit.

Une citation de Simon Dubé, professeur associé au Département de sexologie, UQAM

Le côté obscur des humains

Dans ses cauchemars, il y a un exemple québécois, celui de Judith Lapierre, une infirmière et chercheuse qui a pris part, en 1999, à une mission simulée de 110 jours dans une réplique de station spatiale en Russie.

C’était la seule femme d’un groupe de huit personnes dirigé par un commandant russe, qui multipliait les allusions douteuses et les gestes déplacés.

Une femme dont la tête sort d'une capsule spatiale.

L'infirmière et chercheuse Judith Lapierre photographiée lors du lancement d'une mission simulée dans une réplique de station spatiale en Russie.

Photo : Agence spatiale russe

Me faire tirer par la main où il n'y a pas de caméra pour me faire embrasser, ça dépasse le harcèlement pour moi, racontait-elle à l’époque à la correspondante de Radio-Canada en Russie.

L’incident a donné lieu à une bagarre entre des membres de l’équipage, qui s’est ensuite divisé en deux clans; le participant japonais a même quitté l’aventure avant la fin.

L’expérience a aussi marqué tous les chercheurs dans le domaine, notamment la psychologue Suzanne Bell, qui dirige le laboratoire de santé comportementale et de performance de la NASA.

C’est le genre de situation qu’on veut à tout prix éviter dans un voyage vers Mars, parce qu’on ne peut pas annuler la mission.

Une citation de Suzanne Bell, psychologue, NASA

Suzanne Bell pilote en ce moment une mission analogue, sur Terre, qui reproduit un séjour d’un an sur Mars. Ses recherches ne portent pas sur la sexualité, mais certains thèmes s’en rapprochent.

Une femme marche dans du sable rouge sous un dôme en tissu blanc.

La chercheuse Suzanne Bell marche dans une installation simulant l'environnement de la planète Mars au Centre spatial Johnson de la NASA à Houston, au Texas.

Photo : Getty Images / RONALDO SCHEMIDT

Je m’intéresse beaucoup aux recherches sur l’intimité et la vie privée. La NASA aussi, et il y a eu des études sur les relations proches entre les personnes, ce qui est plus large que les relations sexuelles. Être loin de ceux qu’on aime, vivre des émotions fortes ensemble, ça peut contribuer à former de telles relations dans l’espace, explique-t-elle.

Elle cite certaines études portant sur les milieux extrêmes, où le fait d’être en couple peut être bénéfique. La scientifique s’inquiète toutefois de l’impact négatif possible sur les autres membres d’un équipage.

Deux petites chambres côte à côte.

Des chambres aménagées dans les installations de la NASA simulant une base sur Mars.

Photo : NASA

Maria Santaguida et Simon Dubé partagent ses préoccupations, mais ils rappellent que l’abstinence peut aussi avoir des effets délétères sur la santé mentale.

Ça peut entraîner de la frustration, ça peut entraîner de la dépression, de l'anxiété, souligne Simon Dubé. Dans les prochaines années, on va regarder si ça a un impact, notamment sur les personnes qui ont un besoin plus grand d'intimité et de sexualité, avise-t-il.

1+1=3?

Pour ce qui est de la reproduction, la science est sans équivoque : pas question de faire des bébés dans l’espace avant longtemps.

Depuis les années 1960, plusieurs expériences ont été menées sur des animaux, mais bien souvent pour étudier différentes parties du processus sur différentes espèces.

Résultat : On a des données très fragmentaires et la plupart sont alarmantes, résume Maria Santaguida.

Elle cite l'exemple d'œufs de cailles japonaises que des cosmonautes ont fait éclore dans la station spatiale russe Mir. Il y avait des malformations au niveau de leurs becs, de leurs cerveaux et de leurs yeux, rappelle-t-elle.

Pour les humains, la liste de points d’interrogation est presque infinie. On ne sait pas comment l’embryon va se développer, comment va se passer la grossesse et surtout l’accouchement!, fait-elle remarquer.

Une fois que le bébé est né, est-ce que ses muscles, ses os et son cerveau vont bien se développer? Et au niveau social : est-ce qu’il va s’épanouir dans un milieu aussi isolé? Ça soulève plein de questions éthiques.

Une citation de Maria Santaguida, cheffe, médecine psychosociale, ASRI

Inaccessibles étoiles?

Les trois experts ne se laissent pas décourager pour autant. Devenir une espèce multiplanétaire, c’est une des choses les plus importantes que l'humanité puisse faire, estime Suzanne Bell.

Une femme pose devant des drapeaux.

Suzanne Bell est responsable scientifique du Laboratoire de santé comportementale et de performance de la NASA.

Photo : LinkedIn Suzanne Bell

En bons chercheurs, ils y voient avant tout des territoires vierges à explorer.

Pour Simon Dubé, le meilleur temps pour commencer à faire de la recherche sur la sexualité dans l'espace, c'était hier. Le deuxième meilleur temps, c'est aujourd'hui. Parce que la recherche sur les facteurs humains, ça prend énormément de temps.

D’ici là, on peut continuer de rêver à une humanité qui se répand parmi les étoiles, tout en gardant une saine dose de scepticisme face aux multimilliardaires qui nous promettent la Lune, et même Mars, comme solution de rechange à la Terre.

Jusqu’à preuve du contraire, l'humanité est loin d’être prête à quitter le berceau.

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