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| Index Voltaire | Essai sur les Moeurs | Commande CDROM | ESSAI SUR LES MOEURS ET L�ESPRIT DES NATIONS ET SUR LES PRINCIPAUX FAITS DE L�HISTOIRE,DEPUIS CHARLEMAGNE JUSQU�A LOUIS XIII. Qui contient le plan de cet ouvrage, avec le pr�cis de ce qu��taient originairement les nations occidentales, et les raisons pour lesquelles on commence cet essai par l�orient. Vous voulez enfin surmonter le d�go�t que vous cause l�Histoire moderne(1), depuis la d�cadence de l�empire romain, et prendre une id�e g�n�rale des nations qui habitent et qui d�solent la terre. Vous ne cherchez dans cette immensit� que ce qui m�rite d��tre connu de vous; l�esprit, les moeurs, les usages des nations principales, appuy�s des faits qu�il n�est pas permis d�ignorer. Le but de ce travail n�est pas de savoir en quelle ann�e un prince indigne d��tre connu succ�da � un prince barbare chez une nation grossi�re. Si l�on pouvait avoir le malheur de mettre dans sa t�te la suite chronologique de toutes les dynasties, on ne saurait que des mots. Autant il faut conna�tre les grandes actions des souverains qui ont rendu leurs peuples meilleurs et plus heureux, autant on peut ignorer le vulgaire des rois, qui ne pourrait que charger la m�moire. A quoi vous serviraient les d�tails de tant de petits int�r�ts qui ne subsistent plus aujourd�hui, de tant de familles �teintes qui se sont disput� des provinces englouties ensuite dans de grands royaumes? Presque chaque ville a aujourd�hui son histoire vraie ou fausse, plus ample, plus d�taill�e que celle d�Alexandre. Les seules annales d�un ordre monastique contiennent plus de volumes que celles de l�empire romain. Dans tous ces recueils immenses qu�on ne peut embrasser, il faut se borner et choisir. C�est un vaste magasin o� vous prendrez ce qui est � votre usage. L�illustre Bossuet, qui dans son Discours sur une partie de l�Histoire universelle en a saisi le v�ritable esprit, au moins dans ce qu�il dit de l�empire romain, s�est arr�t� � Charlemagne. C�est en commen�ant � cette �poque que votre dessein est de vous faire un tableau du monde; mais il faudra souvent remonter � des temps ant�rieurs. Cet �loquent �crivain, en disant un mot des Arabes, qui fond�rent un si puissant empire et une religion si florissante, n�en parle que comme d�un d�luge de barbares. Il para�t avoir �crit uniquement pour insinuer que tout a �t� fait dans le monde pour la nation juive; que si Dieu donna l�empire de l�Asie aux Babyloniens, ce fut pour punir les Juifs; si Dieu fit r�gner Cyrus, ce fut pour les venger; si Dieu envoya les Romains, ce fut encore pour ch�tier les Juifs. Cela peut �tre; mais les grandeurs de Cyrus et des Romains ont encore d�autres causes; et Bossuet m�me ne les a pas omises en parlant de l�esprit des nations. Il e�t �t� � souhaiter qu�il n�e�t pas oubli� enti�rement les anciens peuples de l�Orient, comme les Indiens et les Chinois, qui ont �t� si consid�rables avant que les autres nations fussent form�es. Nourris de productions de leurs terres, v�tus de leurs �toffes, amus�s par les jeux qu�ils ont invent�s, instruits m�me par leurs anciennes fables morales, pourquoi n�gligerions-nous de conna�tre l�esprit de ces nations, chez qui les commer�ants de notre Europe ont voyag� d�s qu�ils ont pu trouver un chemin jusqu�� elles? En vous instruisant en philosophe de ce qui concerne ce globe, vous portez d�abord votre vue sur l�Orient, berceau de tous les arts, et qui a tout donn� � l�Occident. Les climats orientaux, voisins du Midi, tiennent tout de la nature; et nous, dans notre Occident septentrional, nous devons tout au temps, au commerce, � une industrie tardive. Des for�ts, des pierres, des fruits sauvages, voil� tout ce qu�a produit naturellement l�ancien pays des Celtes, des Allobroges, des Pictes, des Germains, des Sarmates, et des Scythes. On dit que l��le de Sicile produit d�elle-m�me un peu d�avoine(2); mais le froment, le riz, les fruits d�licieux, croissaient vers l�Euphrate, � la Chine, et dans l�Inde. Les pays fertiles furent les premiers peupl�s, les premiers polic�s. Tout le Levant, depuis la Gr�ce jusqu�aux extr�mit�s de notre h�misph�re, fut longtemps c�l�bre avant que nous en sussions assez pour conna�tre que nous �tions barbares. Quand on veut savoir quelque chose des Celtes, nos anc�tres, il faut avoir recours aux Grecs et aux Romains, nations encore tr�s post�rieures aux Asiatiques. Si, par exemple, des Gaulois voisins des Alpes, joints aux habitants de ces montagnes, s��tant �tablis sur les bords de l��ridan, vinrent jusqu�� Rome trois cent soixante et un ans apr�s sa fondation, s�ils assi�g�rent le Capitole, ce sont les Romains qui nous l�ont appris. Si d�autres Gaulois, environ cent ans apr�s, entr�rent dans la Thessalie, dans la Mac�doine, et pass�rent sur le rivage du Pont-Euxin, ce sont les Grecs qui nous le racontent, sans nous dire quels �taient ces Gaulois, ni quel chemin ils prirent. Il ne reste chez nous aucun monument de ces �migrations, qui ressemblent � celles des Tartares; elles prouvent seulement que la nation �tait tr�s nombreuse, mais non civilis�e. La colonie des Grecs qui fonda Marseille, six cents ans avant notre �re vulgaire, ne put polir la Gaule la langue grecque ne s��tendit pas m�me au del� de son territoire(3). Gaulois, Allemands, Espagnols, Bretons, Sarmates, nous ne savons rien de nous avant dix-huit si�cles, sinon le peu que nos vainqueurs ont pu nous en apprendre; nous n�avions pas m�me de fables: nous n�avions pas os� imaginer une origine. Ces vaines id�es que tout cet Occident fut peupl� par Gomer, fils de Japhet, sont des fables orientales. Si les anciens Toscans qui enseign�rent les premiers Romains savaient quelque chose de plus que les autres peuples occidentaux, c�est que les Grecs avaient envoy� chez eux des colonies; ou plut�t, c�est parce que, de tout temps, une des propri�t�s de cette terre a �t� de produire des hommes de g�nie, comme le territoire d�Ath�nes �tait plus propre aux arts que celui de Th�bes et de Lac�d�mone. Mais quel monument avons-nous de l�ancienne Toscane? aucun. Nous nous �puisons en vaines conjectures sur quelques inscriptions inintelligibles que les injures du temps ont �pargn�es, et qui probablement sont des premiers si�cles de la r�publique romaine. Pour les autres nations de notre Europe, il ne nous reste d�elles, dans leur ancien langage, aucun monument ant�rieur � notre �re. L�Espagne maritime fut d�couverte par les Ph�niciens, ainsi que l�Am�rique le fut depuis par les Espagnols. Les Tyriens, les Carthaginois, les Romains, y trouv�rent tour � tour de quoi s�enrichir dans les tr�sors que la terre produisait alors. Les Carthaginois y firent valoir des mines, mais moins riches que celles du Mexique et du P�rou; le temps les a �puis�es, comme il �puisera celles du nouveau monde. Pline rapporte qu�en neuf ans les Romains en tir�rent huit mille marcs d�or, et environ vingt-quatre mille d�argent. Il faut avouer que ces pr�tendus descendants de Gomer avaient bien mal profit� des pr�sents que leur faisait la terre en tout genre, puisqu�ils furent subjugu�s par les Carthaginois, par les Romains, par les Vandales, par les Goths, et par les Arabes. Ce que nous savons des Gaulois, par Jules C�sar et par les autres auteurs romains, nous donne l�id�e d�un peuple qui avait besoin d��tre soumis par une nation �clair�e. Les dialectes du langage celtique �taient affreux: l�empereur Julien, sous qui ce langage se parlait encore, dit, dans son Misopogon, qu�il ressemblait au croassement des corbeaux. Les moeurs, du temps de C�sar, �taient aussi barbares que le langage. Les druides, imposteurs grossiers faits pour le peuple qu�ils gouvernaient, immolaient des victimes humaines qu�ils br�laient dans de grandes et hideuses statues d�osier. Les druidesses plongeaient des couteaux dans le coeur des prisonniers, et jugeaient de l�avenir � la mani�re dont le sang coulait. De grandes pierres un peu creus�es, qu�on a trouv�es sur les confins de la Germanie et de la Gaule, vers Strasbourg, sont, dit-on, les autels o� l�on faisait ces sacrifices. Voil� tous les monuments de l�ancienne Gaule. Les habitants des c�tes de la Biscaye et de la Gascogne s��taient quelquefois nourris de chair humaine. Il faut d�tourner les yeux de ces temps sauvages, qui sont la honte de la nature. Comptons, parmi les folies de l�esprit humain, l�id�e qu�on a eue, de nos jours, de faire descendre les Celtes des H�breux. Ils sacrifiaient des hommes, dit-on, parce que Jepht� avait immol� sa fille. Les druides �taient v�tus de blanc, pour imiter les pr�tres des Juifs; ils avaient, comme eux, un grand pontife. Leurs druidesses sont des images de la soeur de Mo�se et de D�bora. Le pauvre qu�on nourrissait � Marseille, et qu�on immolait couronn� de fleurs et charg� de mal�dictions, avait pour origine le bouc �missaire. On va jusqu�� trouver de la ressemblance entre trois ou quatre mots celtiques et h�bra�ques, qu�on prononce �galement mal; et l�on en conclut que les Juifs et les nations des Celtes sont la m�me famille. C�est ainsi qu�on insulte � la raison dans des histoires universelles, et qu�on �touffe sous un amas de conjectures forc�es le peu de connaissance que nous pourrions avoir de l�antiquit�. Les Germains avaient � peu pr�s les m�mes moeurs que les Gaulois, sacrifiaient comme eux des victimes humaines, d�cidaient comme eux leurs petits diff�rends particuliers par le duel, et avaient seulement plus de grossi�ret� et moins d�industrie. C�sar, dans ses m�moires, nous apprend que leurs magiciennes r�glaient toujours parmi eux le jour du combat. Il nous dit que quand un de leurs rois, Arioviste, amena cent mille de ses Germains errants pour piller les Gaules, lui qui voulait les asservir et non pas les piller, ayant envoy� deux officiers romains pour entrer en conf�rence avec ce barbare, Arioviste les fit charger de cha�nes; que les deux officiers furent destin�s � �tre sacrifi�s aux dieux des Germains, et qu�ils allaient l��tre, lorsqu�il les d�livra par sa victoire. Les familles de tous ces barbares avaient en Germanie, pour uniques retraites, des cabanes o�, d�un c�t�, le p�re, la m�re, les soeurs, les fr�res, les enfants, couchaient nus sur la paille; et, de l�autre c�t�, �taient leurs animaux domestiques. Ce sont l� pourtant ces m�mes peuples que nous verrons bient�t ma�tres de Rome. Tacite loue les moeurs des Germains, mais comme Horace chantait celles des barbares nomm�s G�tes; l�un et l�autre ignoraient ce qu�ils louaient, et voulaient seulement faire la satire de Rome. Le m�me Tacite, au milieu de ses �loges, avoue que tout le monde savait que les Germains aimaient mieux vivre de rapine que de cultiver la terre et qu�apr�s avoir pill� leurs voisins, ils retournaient chez eux manger et dormir. C�est la vie des voleurs de grands chemins d�aujourd�hui et des coupeurs de bourses, que nous punissons de la roue et de la corde; et voil� ce que Tacite a le front de louer, pour rendre la cour des empereurs romains m�prisable, par le contraste de la vertu germanique! Il appartient � un esprit aussi juste que le v�tre de regarder Tacite comme un satirique ing�nieux, aussi profond dans ses id�es que concis dans ses expressions, qui a fait la critique plut�t que l�histoire de son pays, et qui e�t m�rit� l�admiration du n�tre, s�il avait �t� impartial. Quand C�sar passe en Angleterre, il trouve cette �le plus sauvage encore que la Germanie. Les habitants couvraient � peine leur nudit� de quelques peaux de b�tes. Les femmes d�un canton y appartenaient indiff�remment � tous les hommes du m�me canton. Leurs demeures �taient des cabanes de roseaux, et leurs ornements des figures que les hommes et les femmes s�imprimaient sur la peau en y faisant des piq�res, et en y versant le suc des herbes, ainsi que le pratiquent encore les sauvages de l�Am�rique. Que la nature humaine ait �t� plong�e pendant une longue suite de si�cles dans cet �tat si approchant de celui des brutes, et inf�rieur � plusieurs �gards, c�est ce qui n�est que trop vrai. La raison en est, comme on l�a dit(4), qu�il n�est pas dans la nature de l�homme de d�sirer ce qu�il ne conna�t pas. Il a fallu partout, non seulement un espace de temps prodigieux, mais des circonstances heureuses, pour que l�homme s��lev�t au-dessus de la vie animale. Vous avez donc grande raison de vouloir passer tout d�un coup aux nations qui ont �t� civilis�es les premi�res. Il se peut que longtemps avant les empires de la Chine et des Indes il y ait eu des nations instruites, polies, puissantes, que des d�luges de barbares auront ensuite replong�es dans le premier �tat d�ignorance et de grossi�ret� qu�on appelle l��tat de pure nature. La seule prise de Constantinople a suffi pour an�antir l�esprit de l�ancienne Gr�ce(5). Le g�nie des Romains fut d�truit par les Goths. Les c�tes de l�Afrique, autrefois si florissantes, ne sont presque plus que des repaires de brigands. Des changements encore plus grands ont d� arriver dans des climats moins heureux. Les causes physiques ont d� se joindre aux causes morales; car si l�Oc�an n�a pu changer enti�rement son lit, du moins il est constant qu�il a couvert tour � tour et abandonn� de vastes terrains. La nature a d� �tre expos�e � un grand nombre de fl�aux et de vicissitudes. Les terres les plus belles, les plus fertiles de l�Europe occidentale, toutes les campagnes basses arros�es par les fleuves(6) du Rhin, de la Meuse, de la Seine, de la Loire, ont �t� couvertes des eaux de la mer pendant une prodigieuse multitude de si�cles; c�est ce que vous avez d�j� vu dans la Philosophie de l�histoire(7). Nous redirons encore qu�il n�est pas si s�r que les montagnes qui traversent l�ancien et le nouveau monde aient �t� autrefois des plaines couvertes par les mers, car: 1� Plusieurs de ces montagnes sont �lev�es de quinze mille pieds, et plus, au-dessus de l�Oc�an. 2� S�il e�t �t� un temps o� ces montagnes n�eussent pas exist�, d�o� seraient partis les fleuves, qui sont si n�cessaires � la vie des animaux? Ces montagnes sont les r�servoirs des eaux; elles ont, dans les deux h�misph�res, des directions diverses: ce sont, comme dit Platon, les os de ce grand animal appel� la Terre. Nous voyons que les moindres plantes ont une structure invariable comment la terre serait-elle except�e de la loi g�n�rale? 3� Si les montagnes �taient suppos�es avoir port� des mers, ce serait une contradiction dans l�ordre de la nature, une violation des lois de la gravitation et de l�hydrostatique. 4� Le lit de l�Oc�an est creus�, et dans ce creux il n�est point de cha�nes de montagnes d�un p�le � l�autre, ni d�orient en occident, comme sur la terre; il ne faut donc pas conclure que tout ce globe a �t� longtemps mer, parce que plusieurs parties du globe l�ont �t�. Il ne faut pas dire que l�eau a couvert les Alpes et les Cordilli�res, parce qu�elle a couvert la partie basse de la Gaule, de la Gr�ce, de la Germanie, de l�Afrique, et de l�Inde. Il ne faut pas affirmer que le mont Taurus a �t� navigable, parce que l�archipel des Philippines et des Moluques a �t� un continent. Il y a grande apparence que les hautes montagnes ont �t� toujours � peu pr�s ce qu�elles sont(8). Dans combien de livres n�a-t-on pas dit qu�on a trouv� une ancre de vaisseau sur la cime des montagnes de la Suisse? cela est pourtant aussi faux que tous les contes qu�on trouve dans ces livres. N�admettons en physique que ce qui est prouv�, et en histoire que ce qui est de la plus grande probabilit� reconnue. Il se peut que les pays montagneux aient �prouv� par les volcans et par les secousses de la terre autant de changements que les pays plats; mais partout o� il y a eu des sources de fleuves, il y a eu des montagnes. Mille r�volutions locales ont certainement chang� une partie du globe dans le physique et dans le moral, mais nous ne les connaissons pas; et les hommes se sont avis�s si tard d��crire l�histoire que le genre humain, tout ancien qu�il est, para�t nouveau pour nous. D�ailleurs, vous commencez vos recherches au temps o� le chaos de notre Europe commence � prendre une forme, apr�s la chute de l�empire romain. Parcourons donc ensemble ce globe; voyons dans quel �tat il �tait alors, en l��tudiant de la m�me mani�re qu�il para�t avoir �t� civilis�, c�est-�-dire depuis les pays orientaux jusqu�aux n�tres, et portons notre premi�re attention sur un peuple qui avait une histoire suivie dans une langue d�j� fix�e, lorsque nous n�avions pas encore l�usage de l��criture. CHAP. I. � De la Chine, de son antiquit�, de ses forces de ses lois, de ses usages et de ses sciences. L�empire de la Chine d�s lors �tait plus vaste que celui de Charlemagne, surtout en y comprenant la Cor�e et le Tunquin, provinces alors tributaires des Chinois. Environ trente degr�s en longitude et vingt-quatre en latitude forment son �tendue. Nous avons remarqu�(9) que le corps de cet �tat subsiste avec splendeur depuis plus de quatre mille ans, sans que les lois, les moeurs, le langage, la mani�re m�me de s�habiller, aient souffert d�alt�ration sensible. Son histoire, incontestable dans les choses g�n�rales, la seule qui soit fond�e sur des observations c�lestes, remonte, par la chronologie la plus s�re, jusqu�� une �clipse observ�e deux mille cent cinquante-cinq ans avant notre �re vulgaire, et v�rifi�e par les math�maticiens missionnaires qui, envoy�s dans les derniers si�cles chez cette nation inconnue, l�ont admir�e et l�ont instruite. Le P. Gaubil a examin� une suite de trente-six �clipses de soleil, rapport�es dans les livres de Confutz�e; et il n�en a trouv� que deux fausses et deux douteuses. Les douteuses sont celles qui en effet sont arriv�es, mais qui n�ont pu �tre observ�es du lieu o� l�on suppose l�observateur; et cela m�me prouve qu�alors les astronomes chinois calculaient les �clipses, puisqu�ils se tromp�rent dans deux calculs. Il est vrai qu�Alexandre avait envoy� de Babylone en Gr�ce les observations des Chald�ens, qui remontaient un peu plus haut que les observations chinoises, et c�est sans contredit le plus beau monument de l�antiquit�; mais ces �ph�m�rides de Babylone n��taient point li�es � l�histoire des faits: les Chinois, au contraire, ont joint l�histoire du ciel � celle de la terre, et ont ainsi justifi� l�une par l�autre. Deux cent trente ans au del� du jour de l��clipse dont on a parl�, leur chronologie atteint sans interruption, et par des t�moignages authentiques, jusqu�� l�empereur Hiao, qui travailla lui-m�me � r�former l�astronomie, et qui, dans un r�gne d�environ quatre-vingts ans, chercha, dit-on, � rendre les hommes �clair�s et heureux. Son nom est encore en v�n�ration � la Chine, comme l�est en Europe celui des Titus, des Trajan, et des Antonins. S�il fut pour son temps un math�maticien habile, cela seul montre qu�il �tait n� chez une nation d�j� tr�s polic�e. On ne voit point que les anciens chefs des bourgades germaines ou gauloises aient r�form� l�astronomie: Clovis n�avait point d�observatoire. Avant Hiao(10), on trouve encore six rois, ses pr�d�cesseurs mais la dur�e de leur r�gne est incertaine. Je crois qu�on ne peut mieux faire, dans ce silence de la chronologie, que de recourir � la r�gle de Newton, qui, ayant compos� une ann�e commune des ann�es qu�ont r�gn� les rois des diff�rents pays, r�duit chaque r�gne � vingt-deux ans ou environ. Suivant ce calcul, d�autant plus raisonnable qu�il est plus mod�r�, ces six rois auront r�gn� � peu pr�s cent trente ans; ce qui est bien plus conforme � l�ordre de la nature que les deux cent quarante ans qu�on donne, par exemple, aux sept rois de Rome, et que tant d�autres calculs d�mentis par l�exp�rience de tous les temps. Le premier de ces rois, nomm� Fo-hi, r�gnait donc plus de vingt-cinq si�cles avant l��re vulgaire, au temps que les Babyloniens avaient d�j� une suite d�observations astronomiques; et d�s lors la Chine ob�issait � un souverain. Ses quinze royaumes, r�unis sous un seul homme, prouvent que longtemps auparavant cet �tat �tait tr�s peupl�, polic�, partag� en beaucoup de souverainet�s: car jamais un grand �tat ne s�est form� que de plusieurs petits; c�est l�ouvrage de la politique, du courage, et surtout du temps: il n�y a pas une plus grande preuve d�antiquit�. Il est rapport� dans les cinq Kings, le livre de la Chine le plus ancien et le plus autoris�, que sous l�empereur Yo, quatri�me successeur de Fo-hi, on observa une conjonction de Saturne, Jupiter, Mars, Mercure, et V�nus. Nos astronomes modernes disputent entre eux sur le temps de cette conjonction, et ne devraient pas disputer. Mais quand m�me on se serait tromp� � la Chine dans cette observation du ciel, il �tait beau m�me de se tromper. Les livres chinois disent express�ment que de temps imm�morial on savait � la Chine que V�nus et Mercure tournaient autour du soleil. Il faudrait renoncer aux plus simples lumi�res de la raison, pour ne pas voir que de telles connaissances supposaient une multitude de si�cles ant�rieurs, quand m�me ces connaissances n�auraient �t� que des doutes. Ce qui rend surtout ces premiers livres respectables, et qui leur donne une sup�riorit� reconnue sur tous ceux qui rapportent l�origine des autres nations, c�est qu�on n�y voit aucun prodige, aucune pr�diction, aucune m�me de ces fourberies politiques que nous attribuons aux fondateurs des autres �tats; except� peut-�tre ce qu�on a imput� � Fo-hi, d�avoir fait accroire qu�il avait vu ses lois �crites sur le dos d�un serpent ail�. Cette imputation m�me fait voir qu�on connaissait l��criture avant Fo-hi. Enfin ce n�est pas � nous, au bout de notre Occident, � contester les archives d�une nation qui �tait toute polic�e quand nous n��tions que des sauvages. Un tyran, nomm� Chi-Hoangti, ordonna, � la v�rit�, qu�on br�l�t tous les livres; mais cet ordre insens� et barbare avertissait de les conserver avec soin, et ils reparurent apr�s lui. Qu�importe, apr�s tout, que ces livres renferment ou non une chronologie toujours s�re? Je veux que nous ne sachions pas en quel temps pr�cis�ment v�cut Charlemagne; d�s qu�il est certain qu�il a fait de vastes conqu�tes avec de grandes arm�es, il est clair qu�il est n� chez une nation nombreuse, form�e en corps de peuple par une longue suite de si�cles. Puis donc que l�empereur Hiao, qui vivait incontestablement plus de deux mille quatre cents ans avant notre �re, conquit tout le pays de la Cor�e, il est indubitable que son peuple �tait de l�antiquit� la plus recul�e. De plus, les Chinois invent�rent un cycle, un comput, qui commence deux mille six cent deux ans avant le n�tre. Est-ce � nous � leur contester une chronologie unanimement re�ue chez eux, � nous, qui avons soixante syst�mes diff�rents pour compter les temps anciens, et qui, ainsi, n�en avons pas un? R�p�tons(11) que les hommes ne multiplient pas aussi ais�ment qu�on le pense. Le tiers des enfants est mort au bout de dix ans. Les calculateurs de la propagation de l�esp�ce humaine ont remarqu� qu�il faut des circonstances favorables et rares pour qu�une nation s�accroisse d�un vingti�me au bout de cent ann�es; et tr�s souvent il arrive que la peuplade diminue au lieu d�augmenter. De savants chronologistes ont supput� qu�une seule famille, apr�s le d�luge, toujours occup�e � peupler, et ses enfants s��tant occup�s de m�me, il se trouva en deux cent cinquante ans beaucoup plus d�habitants que n�en contient aujourd�hui l�univers. Il s�en faut beaucoup que le Talmud et les Mille et une Nuits contiennent rien de plus absurde. Il a d�j� �t� dit qu�on ne fait point ainsi des enfants � coups de plume. Voyez nos colonies, voyez ces archipels immenses de l�Asie dont il ne sort personne: les Maldives, les Philippines, les Moluques, n�ont pas le nombre d�habitants n�cessaire. Tout cela est encore une nouvelle preuve de la prodigieuse antiquit� de la population de la Chine. Elle �tait au temps de Charlemagne, comme longtemps auparavant, plus peupl�e encore que vaste. Le dernier d�nombrement dont nous avons connaissance, fait seulement dans les quinze provinces qui composent la Chine proprement dite, monte jusqu�� pr�s de soixante millions d�hommes capables d�aller � la guerre; en ne comptant ni les soldats v�t�rans, ni les vieillards au-dessus de soixante ans, ni la jeunesse au-dessous de vingt ans, ni les mandarins, ni la multitude des lettr�s, ni les bonzes, encore moins les femmes qui sont partout en pareil nombre que les hommes, � un quinzi�me ou seizi�me pr�s, selon les observations de ceux qui ont calcul� avec plus d�exactitude ce qui concerne le genre humain. A ce compte, il para�t difficile qu�il y ait moins de cent cinquante millions d�habitants � la Chine: notre Europe n�en a pas beaucoup plus de cent millions, � compter vingt millions en France, vingt-deux en Allemagne, quatre dans la Hongrie, dix dans toute l�Italie jusqu�en Dalmatie, huit dans la Grande-Bretagne et dans l�Irlande, huit dans l�Espagne et le Portugal, dix ou douze dans la Russie europ�ane, cinq dans la Pologne, autant dans la Turquie d�Europe, dans la Gr�ce et les �les, quatre dans la Su�de, trois dans la Norv�ge et le Danemark, pr�s de quatre dans la Hollande et les Pays-Bas voisins(12). On ne doit donc pas �tre surpris si les villes chinoises sont immenses; si P�kin, la nouvelle capitale de l�empire, a pr�s de six de nos grandes lieues de circonf�rence, et renferme environ trois millions de citoyens; si Nankin, l�ancienne m�tropole, en avait autrefois davantage; si une simple bourgade, nomm�e Quientzeng, o� l�on fabrique la porcelaine, contient environ un million d�habitants. Le journal de l�empire chinois, journal le plus authentique et le plus utile qu�on ait dans le monde, puisqu�il contient le d�tail de tous les besoins publics, des ressources et des int�r�ts de tous les ordres de l��tat; ce journal, dis-je, rapporte que, l�an de notre �re 1725, la femme que l�empereur Yontchin d�clara imp�ratrice fit, � cette occasion, selon une ancienne coutume, des lib�ralit�s aux pauvres femmes de toute la Chine qui passaient soixante et dix ans. Le journal compte, dans la seule province de Kanton, quatre-vingt-dix-huit mille deux cent vingt-deux femmes(13) de soixante et dix ans qui re�urent ces pr�sents, quarante mille huit cent quatre-vingt-treize qui passaient quatre-vingts ans, et trois mille quatre cent cinquante-trois qui approchaient de cent ann�es. Combien de femmes ne re�urent pas ce pr�sent! En voil�, parmi celles qui ne sont plus compt�es au nombre des personnes utiles, plus de cent quarante-deux mille qui le re�urent dans une seule province. Quelle doit donc �tre la population de l��tat! et si chacune d�elles re�ut la valeur de dix livres dans toute l��tendue de l�empire, � quelles sommes dut monter cette lib�ralit� Les forces de l��tat consistent, selon les relations des hommes les plus intelligents qui aient jamais voyag�, dans une milice d�environ huit cent mille soldats bien entretenus. Cinq cent soixante et dix mille chevaux sont nourris, ou dans les �curies, ou dans les p�turages de l�empereur, pour monter les gens de guerre, pour les voyages de la cour, et pour les courriers publics. Plusieurs missionnaires, que l�empereur Kang-hi, dans ces derniers temps, approcha de sa personne par amour pour les sciences, rapportent qu�ils l�ont suivi dans ces chasses magnifiques vers la Grande-Tartarie, o� cent mille cavaliers et soixante mille hommes de pied marchaient en ordre de bataille: c�est un usage imm�morial dans ces climats. Les villes chinoises n�ont jamais eu d�autres fortifications que celles que le bon sens inspirait � toutes les nations avant l�usage de l�artillerie; un foss�, un rempart, une forte muraille, et des tours; depuis m�me que les Chinois se servent de canon, ils n�ont point suivi le mod�le de nos places de guerre; mais, au lieu qu�ailleurs on fortifie les places, les Chinois fortifi�rent leur empire. La grande muraille qui s�parait et d�fendait la Chine des Tartares, b�tie cent trente-sept ans avant notre �re, subsiste encore dans un contour de cinq cents lieues, s��l�ve sur des montagnes, descend dans des pr�cipices, ayant presque partout vingt de nos pieds de largeur, sur plus de trente de hauteur: monument sup�rieur aux pyramides d��gypte, par son utilit� comme par son immensit�. Ce rempart n�a pu emp�cher les Tartares de profiter, dans la suite des temps, des divisions de la Chine, et de la subjuguer; mais la constitution de l��tat n�en a �t� ni affaiblie ni chang�e. Le pays des conqu�rants est devenu une partie de l��tat conquis; et les Tartares Mantchoux, ma�tres de la Chine, n�ont fait autre chose que se soumettre, les armes � la main, aux lois du pays dont ils ont envahi le tr�ne. On trouve, dans le troisi�me livre de Confutz�e, une particularit� qui fait voir combien l�usage des chariots arm�s est ancien. De son temps, les vice-rois, ou gouverneurs de province, �taient oblig�s de fournir au chef de l��tat, ou empereur, mille chars de guerre � quatre chevaux de front, mille quadriges. Hom�re, qui fleurit longtemps avant le philosophe chinois, ne parle jamais que de chars � deux ou � trois chevaux. Les Chinois avaient sans doute commenc�, et �taient parvenus � se servir de quadriges; mais, ni chez les anciens Grecs, du temps de la guerre de Troie, ni chez les Chinois, on ne voit aucun usage de la simple cavalerie. Il para�t pourtant incontestable que la m�thode de combattre � cheval pr�c�da celle des chariots. Il est marqu� que les Pharaons d��gypte avaient de la cavalerie, mais ils se servaient aussi de chars de guerre: cependant il est � croire que dans un pays fangeux, comme l��gypte, et entrecoup� de tant de canaux, le nombre de chevaux fut toujours tr�s m�diocre. Quant aux finances, le revenu ordinaire de l�empereur se monte, selon les supputations les plus vraisemblables, � deux cents millions de taels d�argent fin. Il est � remarquer que le tael n�est pas pr�cis�ment �gal � notre once, et que l�once d�argent ne vaut pas cinq livres fran�aises, valeur intrins�que, comme le dit l�histoire de la Chine, compil�e par le j�suite du Halde: car il n�y a point de valeur intrins�que num�raire; mais deux cents millions de taels font deux cent quarante-six millions d�onces d�argent, ce qui, en mettant le marc d�argent fin � cinquante-quatre livres dix-neuf sous, revient � environ mille six cent quatre-vingt-dix millions de notre monnaie en 1768. Je dis en ce temps, car cette valeur arbitraire n�a que trop chang� parmi nous, et changera peut-�tre encore: c�est � quoi ne prennent pas assez garde les �crivains, plus instruits des livres que des affaires, qui �valuent souvent l�argent �tranger d�une mani�re tr�s fautive(14). Les Chinois ont eu des monnaies d�or et d�argent frapp�es au marteau longtemps avant que les dariques fussent fabriqu�es en Perse. L�empereur Kang-hi avait rassembl� une suite de trois mille de ces monnaies, parmi lesquelles il y en avait beaucoup des Indes; autre preuve de l�anciennet� des arts dans l�Asie. Mais depuis longtemps l�or n�est plus une mesure commune � la Chine, il y est marchandise comme en Hollande; l�argent n�y est plus monnaie, le poids et le titre en font le prix; on n�y frappe plus que du cuivre, qui seul dans ce pays a une valeur arbitraire. Le gouvernement, dans des temps difficiles, a pay� en papier, comme on a fait depuis dans plus d�un �tat de l�Europe; mais jamais la Chine n�a eu l�usage des banques publiques, qui augmentent les richesses d�une nation, en multipliant son cr�dit. Ce pays, favoris� de la nature, poss�de presque tous les fruits transplant�s dans notre Europe, et beaucoup d�autres qui nous manquent. Le bl�, le riz, la vigne, les l�gumes, les arbres de toute esp�ce, y couvrent la terre; mais les peuples n�ont fait du vin que dans les derniers temps, satisfaits d�une liqueur assez forte qu�ils savent tirer du riz. L�insecte pr�cieux qui produit la soie est originaire de la Chine; c�est de l� qu�il passa en Perse assez tard, avec l�art de faire des �toffes du duvet qui le couvre; et ces �toffes �taient si rares, du temps m�me de Justinien, que la soie se vendait en Europe au poids de l�or. Le papier fin et d�un blanc �clatant �tait fabriqu� chez les Chinois de temps imm�morial; on en faisait avec des filets de bois de bambou bouilli. On ne conna�t pas la premi�re �poque de la porcelaine, et de ce beau vernis qu�on commence � imiter et � �galer en Europe. Ils savent, depuis deux mille ans, fabriquer le verre, mais moins beau et moins transparent que le n�tre. L�imprimerie fut invent�e par eux dans le m�me temps. On sait que cette imprimerie est une gravure sur des planches de bois, telle que Guttenberg la pratiqua le premier � Mayence, au xve si�cle. L�art de graver les caract�res sur le bois est plus perfectionn� � la Chine; notre m�thode d�employer les caract�res mobiles et de fonte, beaucoup sup�rieure � la leur, n�a point encore �t� adopt�e par eux(15), parce qu�il aurait fallu recevoir l�alphabet et qu�ils n�ont jamais voulu quitter l��criture symbolique: tant ils sont attach�s � toutes leurs anciennes m�thodes. L�usage des cloches est chez eux de la plus haute antiquit�. Nous n�en avons eu en France qu�au xve si�cle de notre �re. Ils ont cultiv� la chimie; et, sans devenir jamais bons physiciens, ils ont invent� la poudre; mais ils ne s�en servaient que dans des f�tes, dans l�art des feux d�artifice, o� ils ont surpass� les autres nations. Ce furent les Portugais qui, dans ces derniers si�cles, leur ont enseign� l�usage de l�artillerie, et ce sont les j�suites qui leur ont appris � fondre le canon. Si les Chinois ne s�appliqu�rent pas � inventer ces instruments destructeurs, il ne faut pas en louer leur vertu, puisqu�ils n�en ont pas moins fait la guerre. Ils ne pouss�rent loin l�astronomie qu�en tant qu�elle est la science des yeux et le fruit de la patience. Ils observ�rent le ciel assid�ment, remarqu�rent tons les ph�nom�nes, et les transmirent � la post�rit�. Ils divis�rent, comme nous, le cours du soleil en trois cent soixante-cinq parties et un quart. Ils connurent, mais confus�ment, la pr�cession des �quinoxes et des solstices. Ce qui m�rite peut-�tre le plus d�attention, c�est que, de temps imm�morial, ils partagent le mois en semaines de sept jours. Les Indiens en usaient ainsi; la Chald�e se conforma � cette m�thode, qui passa dans le petit pays de la Jud�e; mais elle ne fut point adopt�e en Gr�ce. On montre encore les instruments dont se servit un de leurs fameux astronomes, mille ans avant notre �re vulgaire, dans une ville qui n�est que du troisi�me ordre. Nankin, l�ancienne capitale, conserve un globe de bronze que trois hommes ne peuvent embrasser, port� sur un cube de cuivre qui s�ouvre, et dans lequel on fait entrer un homme pour tourner ce globe, sur lequel sont trac�s les m�ridiens et les parall�les. P�kin a un observatoire rempli d�astrolabes et de sph�res armillaires; instruments, � la v�rit�, inf�rieurs aux n�tres pour l�exactitude, mais t�moignages c�l�bres de la sup�riorit� des Chinois sur les autres peuples d�Asie. La boussole, qu�ils connaissaient, ne servait pas � son v�ritable usage de guider la route des vaisseaux. Ils ne naviguaient que pr�s des c�tes. Possesseurs d�une terre qui fournit tout, ils n�avaient pas besoin d�aller, comme nous, au bout du monde. La boussole, ainsi que la poudre � tirer, �tait pour eux une simple curiosit�, et ils n�en �taient pas plus � plaindre. On est �tonn� que ce peuple inventeur n�ait jamais perc� dans la g�om�trie au del� des �l�ments. Il est certain que les Chinois connaissaient ces �l�ments plusieurs si�cles avant qu�Euclide les e�t r�dig�s chez les Grecs d�Alexandrie. L�empereur Kang-hi assura de nos jours au P. Parennin, l�un des plus savants et des plus sages missionnaires qui aient approch� de ce prince, que l�empereur Yu s��tait servi des propri�t�s du triangle rectangle pour lever un plan g�ographique d�une province, il y a plus de trois mille neuf cent soixante ann�es; et le P. Parennin lui-m�me cite un livre, �crit onze cents ans avant notre �re, dans lequel il est dit que la fameuse d�monstration attribu�e en Occident � Pythagore �tait depuis longtemps au rang des th�or�mes les plus connus. On demande pourquoi les Chinois, ayant �t� si loin dans des temps si recul�s, sont toujours rest�s � ce terme; pourquoi l�astronomie est chez eux si ancienne et si born�e; pourquoi dans la musique ils ignorent encore les demi-tons. Il semble que la nature ait donn� � cette esp�ce d�hommes, si diff�rente de la n�tre, des organes faits pour trouver tout d�un coup tout ce qui leur �tait n�cessaire, et incapables d�aller au-del�. Nous, au contraire, nous avons en des connaissances tr�s tard, et nous avons tout perfectionn� rapidement. Ce qui est moins �tonnant, c�est la cr�dulit� avec laquelle ces peuples ont toujours joint leurs erreurs de l�astrologie judiciaire aux vraies connaissances c�lestes. Cette superstition a �t� celle de tous les hommes; et il n�y a pas longtemps que nous en sommes gu�ris: tant l�erreur semble faite pour le genre humain. Si on cherche pourquoi tant d�arts et de sciences, cultiv�s sans interruption depuis si longtemps � la Chine, ont cependant fait si peu de progr�s, il y en a peut-�tre deux raisons: l�une est le respect prodigieux que ces peuples ont pour ce qui leur a �t� transmis par leurs p�res, et qui rend parfait � leurs yeux tout ce qui est ancien; l�autre est la nature de leur langue, le premier principe de toutes les connaissances. L�art de faire conna�tre ses id�es par l��criture, qui devait n��tre qu�une m�thode tr�s simple, est chez eux ce qu�ils ont de plus difficile. Chaque mot a des caract�res diff�rents: un savant, � la Chine, est celui qui conna�t le plus de ces caract�res; quelques-uns sont arriv�s � la vieillesse avant que de savoir bien �crire. Ce qu�ils ont le plus connu, le plus cultiv�, le plus perfectionn�, c�est la morale et les lois. Le respect des enfants pour leurs p�res est le fondement du gouvernement chinois. L�autorit� paternelle n�y est jamais affaiblie. Un fils ne peut plaider contre son p�re qu�avec le consentement de tous les parents, des amis, et des magistrats. Les mandarins lettr�s y sont regard�s comme les p�res des villes et des provinces, et le roi, comme le p�re de l�empire. Cette id�e, enracin�e dans les coeurs, forme une famille de cet �tat immense. La loi fondamentale �tant donc que l�empire est une famille, on y a regard�, plus qu�ailleurs, le bien public comme le premier devoir. De l� vient l�attention continuelle de l�empereur et des tribunaux � r�parer les grands chemins, � joindre les rivi�res, � creuser des canaux, � favoriser la culture des terres et les manufactures. Nous traiterons dans un autre chapitre du gouvernement de la Chine; mais vous remarquerez d�avance que les voyageurs, et surtout les missionnaires, ont cru voir partout le despotisme. On juge de tout par l�ext�rieur: on voit des hommes qui se prosternent, et d�s lors on les prend pour des esclaves. Celui devant qui l�on se prosterne doit �tre ma�tre absolu de la vie et de la fortune de cent cinquante millions d�hommes; sa seule volont� doit servir de loi. Il n�en est pourtant pas ainsi, et c�est ce que nous discuterons. Il suffit de dire ici que, dans les plus anciens temps de la monarchie, il fut permis d��crire sur une longue table, plac�e dans le palais, ce qu�on trouvait de r�pr�hensible dans le gouvernement; que cet usage fut mis en vigueur sous le r�gne de Venti, deux si�cles avant notre �re vulgaire; et que, dans les temps paisibles, les repr�sentations des tribunaux ont toujours eu force de loi. Cette observation importante d�truit les imputations vagues qu�on trouve dans l�Esprit des lois(16)contre ce gouvernement, le plus ancien qui soit au monde. Tous les vices existent � la Chine comme ailleurs, mais certainement plus r�prim�s par le frein des lois, parce que les lois sont toujours uniformes. Le savant auteur des M�moires de l�amiral Anson t�moigne du m�pris et de l�aigreur contre les Chinois, sur ce que le petit peuple de Kanton trompa les Anglais autant qu�il le put; mais doit-on juger du gouvernement d�une grande nation par les moeurs de la populace des fronti�res? Et qu�auraient dit de nous les Chinois, s�ils eussent fait naufrage sur nos c�tes maritimes dans les temps o� les lois des nations d�Europe confisquaient les effets naufrag�s, et que la coutume permettait qu�on �gorge�t les propri�taires? Les c�r�monies continuelles qui, chez les Chinois, g�nent la soci�t�, et dont l�amiti� seule se d�fait dans l�int�rieur des maisons, ont �tabli dans toute la nation une retenue et une honn�tet� qui donnent � la fois aux moeurs de la gravit� et de la douceur. Ces qualit�s s��tendent jusqu�aux derniers du peuple. Des missionnaires racontent que souvent, dans les march�s publics, au milieu de ces embarras et de ces confusions qui excitent dans nos contr�es des clameurs si barbares et des emportements si fr�quents et si odieux, ils ont vu les paysans se mettre � genoux les uns devant les autres, selon la coutume du pays, se demander pardon de l�embarras dont chacun s�accusait, s�aider l�un l�autre, et d�barrasser tout avec tranquillit�. Dans les autres pays les lois punissent le crime; � la Chine elles font plus, elles r�compensent la vertu. Le bruit d�une action g�n�reuse et rare se r�pand-il dans une province, le mandarin est oblig� d�en avertir l�empereur; et l�empereur envoie une marque d�honneur � celui qui l�a si bien m�rit�e. Dans nos derniers temps, un pauvre paysan, nomm� Chicou, trouve une bourse remplie d�or qu�un voyageur a perdue; il se transporte jusqu�� la province de ce voyageur, et remet la bourse au magistrat du canton, sans vouloir rien pour ses peines. Le magistrat, sous peine d��tre cass�, �tait oblig� d�en avertir le tribunal supr�me de P�kin; ce tribunal, oblig� d�en avertir l�empereur; et le pauvre paysan fut cr�� mandarin du cinqui�me ordre: car il y a des places de mandarins pour les paysans qui se distinguent dans la morale, comme pour ceux qui r�ussissent le mieux dans l�agriculture. Il faut avouer que, parmi nous, on n�aurait distingu� ce paysan qu�en le mettant � une taille plus forte, parce qu�on aurait jug� qu�il �tait � son aise. Cette morale, cette ob�issance aux lois, jointes � l�adoration d�un �tre supr�me, forment la religion de la Chine, celle des empereurs et des lettr�s. L�empereur est, de temps imm�morial, le premier pontife: c�est lui qui sacrifie au Tien, au souverain du ciel et de la terre. Il doit �tre le premier philosophe, le premier pr�dicateur de l�empire ses �dits sont presque toujours des instructions et des le�ons de morale. CHAPITRE II. � De la religion de la Chine. Que le gouvernement n�est point ath�e; que le christianisme n�y a point �t� pr�ch� au viie si�cle. De quelques sectes �tablies dans le pays. Dans le si�cle pass�, nous ne connaissions pas assez la Chine. Vossius l�admirait en tout avec exag�ration. Renaudot, son rival, et l�ennemi des gens de lettres, poussait la contradiction jusqu�� feindre de m�priser les Chinois, et jusqu�� les calomnier: t�chons d��viter ces exc�s. Confutz�e, que nous appelons Confucius(17), qui vivait il y a deux mille trois cents ans, un peu avant Pythagore, r�tablit cette religion, laquelle consiste � �tre juste. Il l�enseigna, et la pratiqua dans la grandeur et dans l�abaissement: tant�t premier ministre d�un roi tributaire de l�empereur, tant�t exil�, fugitif, et pauvre. Il eut, de son vivant, cinq mille disciples; et apr�s sa mort ses disciples furent les empereurs, les colao, c�est-�-dire les mandarins, les lettr�s, et tout ce qui n�est pas peuple. Il commence par dire dans son livre que quiconque est destin� � gouverner � doit rectifier la raison qu�il a re�ue du ciel, comme on essuie un miroir terni; qu�il doit aussi se renouveler soi-m�me, pour renouveler le peuple par son exemple �. Tout tend � ce but; il n�est point proph�te, il ne se dit point inspir�; il ne conna�t d�inspiration que l�attention continuelle � r�primer ses passions; il n��crit qu�en sage: aussi n�est-il regard� par les Chinois que comme un sage. Sa morale est aussi pure, aussi s�v�re, et en m�me temps aussi humaine que celle d��pict�te. Il ne dit point Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu�on te f�t; mais: � Fais aux autres ce que tu veux qu�on te fasse. � Il recommande le pardon des injures, le souvenir des bienfaits, l�amiti�, l�humilit�. Ses disciples �taient un peuple de fr�res. Le temps le plus heureux et le plus respectable qui fut jamais sur la terre fut celui o� l�on suivit ses lois. Sa famille subsiste encore: et dans un pays o� il n�y a d�autre noblesse que celle des services actuels, elle est distingu�e des autres familles, en m�moire de son fondateur. Pour lui, il a tous les honneurs, non pas les honneurs divins, qu�on ne doit � aucun homme, mais ceux que m�rite un homme qui a donn� de la Divinit� les id�es les plus saines que puisse former l�esprit humain. C�est pourquoi le P. Le Comte(18) et d�autres missionnaires ont �crit � que les Chinois ont connu le vrai Dieu, quand les autres peuples �taient idol�tres, et qu�ils lui ont sacrifi� dans le plus ancien temple de l�univers �. Les reproches d�ath�isme, dont on charge si lib�ralement dans notre Occident quiconque ne pense pas comme nous, ont �t� prodigu�s aux Chinois. Il faut �tre aussi inconsid�r�s que nous le sommes dans toutes nos disputes pour avoir os� traiter d�ath�e un gouvernement dont presque tous les �dits parlent(19) � d�un �tre supr�me, p�re des peuples, r�compensant et punissant avec justice, qui a mis entre l�homme et lui une correspondance de pri�res et de bienfaits, de fautes et de ch�timents �. Le parti oppos� aux j�suites a toujours pr�tendu que le gouvernement de la Chine �tait ath�e, parce que les j�suites en �taient favoris�s; mais il faut que cette rage de parti se taise devant le testament de l�empereur Kang-hi. Le voici: � Je suis �g� de soixante et dix ans; j�en ai r�gn� soixante et un; je dois cette faveur � la protection du ciel, de la terre, de mes anc�tres, et au dieu de toutes les r�coltes de l�empire: je ne puis l�attribuer � ma faible vertu. � Il est vrai que leur religion n�admet point de peines et de r�compenses �ternelles; et c�est ce qui fait voir combien cette religion est ancienne. Le Pentateuque ne parle point de l�autre vie dans ses lois: les saduc�ens, chez les Juifs, ne la crurent jamais. On a cru que les lettr�s chinois n�avaient pas une id�e distincte d�un Dieu immat�riel; mais il est injuste d�inf�rer de l� qu�ils sont ath�es. Les anciens �gyptiens, ces peuples si religieux, n�adoraient pas Isis et Osiris comme de purs esprits. Tous les dieux de l�antiquit� �taient ador�s sous une forme humaine; et ce qui montre bien � quel point les hommes sont injustes, c�est que chez les Grecs on fl�trissait du nom d�ath�es ceux qui n�admettaient pas ces dieux corporels, et qui adoraient dans la Divinit� une nature inconnue, invisible, inaccessible � nos sens. Le fameux archev�que Navarr�te(20) dit que, selon tous les interpr�tes des livres sacr�s de la Chine, � l��me est une partie a�r�e, ign�e, qui, en se s�parant du corps, se r�unit � la substance du ciel �. Ce sentiment se trouve le m�me que celui des sto�ciens. C�est ce que Virgile d�veloppe admirablement dans son sixi�me livre de l��n�ide. Or, certainement, ni le Manuel d��pict�te ni l��n�ide ne sont infect�s de l�ath�isme: tous les premiers p�res de l��glise ont pens� ainsi. Nous avons calomni� les Chinois, uniquement parce que leur m�taphysique n�est pas la n�tre; nous aurions d� admirer en eux deux m�rites qui condamnent � la fois les superstitions des pa�ens et les moeurs des chr�tiens. Jamais la religion des lettr�s ne fut d�shonor�e par des fables, ni souill�e par des querelles et des guerres civiles. En imputant l�ath�isme au gouvernement de ce vaste empire, nous avons eu la l�g�ret� de lui attribuer l�idol�trie par une accusation qui se contredit ainsi elle-m�me. Le grand malentendu sur les rites de la Chine est venu de ce que nous avons jug� de leurs usages par les n�tres: car nous portons au bout du monde les pr�jug�s de notre esprit contentieux. Une g�nuflexion, qui n�est chez eux qu�une r�v�rence ordinaire, nous a paru un acte d�adoration; nous avons pris une table pour un autel: c�est ainsi que nous jugeons de tout. Nous verrons, en son temps, comment nos divisions et nos disputes ont fait chasser de la Chine nos missionnaires. Quelque temps avant Confucius, Laokium avait introduit une secte qui croit aux esprits malins, aux enchantements, aux prestiges. Une secte semblable � celle d��picure fut re�ue et combattue � la Chine, cinq cents ans avant J�sus-Christ; mais, dans le ier si�cle de notre �re, ce pays fut inond� de la superstition des bonzes. Ils apport�rent des Indes l�idole de Fo ou Fo�, ador�e sous diff�rents noms par les Japonais et les Tartares, pr�tendu dieu descendu sur la terre, � qui on rend le culte le plus ridicule, et par cons�quent le plus fait pour le vulgaire. Cette religion, n�e dans les Indes pr�s de mille ans avant J�sus-Christ, a infect� l�Asie orientale; c�est ce dieu que pr�chent les bonzes � la Chine, les talapoins � Siam, les lamas en Tartarie. C�est en son nom qu�ils promettent une vie �ternelle, et que des milliers de bonzes consacrent leurs jours � des exercices de p�nitence qui effrayent la nature. Quelques-uns passent leur vie encha�n�s, d�autres portent un carcan de fer qui plie leur corps en deux, et tient leur front toujours baiss� � terre. Leur fanatisme se subdivise � l�infini. Ils passent pour chasser des d�mons, pour op�rer des miracles; ils vendent au peuple la r�mission des p�ch�s. Cette secte s�duit quelquefois des mandarins; et, par une fatalit� qui montre que la m�me superstition est de tous les pays, quelques mandarins se sont fait tondre en bonzes par pi�t�. Ce sont eux qui, dans la Tartarie, ont � leur t�te le dala�-lama, idole vivante qu�on adore, et c�est l� peut-�tre le triomphe de la superstition humaine. Ce dala�-lama, successeur et vicaire du dieu Fo, passe pour immortel. Les pr�tres nourrissent toujours un jeune lama, d�sign� successeur secret du souverain pontife, qui prend sa place d�s que celui-ci, qu�on croit immortel, est mort. Les princes tartares ne lui parlent qu�� genoux; il d�cide souverainement tous les points de foi sur lesquels les lamas sont divis�s; enfin il s�est depuis quelque temps fait souverain du Thibet, � l�occident de la Chine. L�empereur re�oit ses ambassadeurs, et lui envoie des pr�sents consid�rables. Ces sectes sont tol�r�es � la Chine pour l�usage du vulgaire, comme des aliments grossiers faits pour le nourrir; tandis que les magistrats et les lettr�s, s�par�s en tout du peuple, se nourrissent d�une substance plus pure; il semble en effet que la populace ne m�rite pas une religion raisonnable. Confucius g�missait pourtant de cette foule d�erreurs: il y avait beaucoup d�idol�tres de son temps. La secte de Laokium avait d�j� introduit les superstitions chez le peuple. � Pourquoi, dit-il dans un de ses livres, y a-t-il plus de crimes chez la populace ignorante que parmi les lettr�s? c�est que le peuple est gouvern� par les bonzes. � Beaucoup de lettr�s sont, � la v�rit�, tomb�s dans le mat�rialisme; mais leur morale n�en a point �t� alt�r�e. Ils pensent que la vertu est si n�cessaire aux hommes et si aimable par elle-m�me, qu�on n�a pas m�me besoin de la connaissance d�un Dieu pour la suivre. D�ailleurs il ne faut pas croire que tous les mat�rialistes chinois soient ath�es, puisque tant de p�res de l��glise croyaient Dieu et les anges corporels. Nous ne savons point au fond ce que c�est que la mati�re encore moins connaissons-nous ce qui est immat�riel. Les Chinois n�en savent pas sur cela plus que nous: il a suffi aux lettr�s d�adorer un �tre supr�me, on n�en peut douter. Croire Dieu et les esprits corporels est une ancienne erreur m�taphysique; mais ne croire absolument aucun dieu, ce serait une erreur affreuse en morale, une erreur incompatible avec un gouvernement sage. C�est une contradiction digne de nous de s��lever avec fureur, comme on a fait, contre Bayle, sur ce qu�il croit possible qu�une soci�t� d�ath�es subsiste(21); et de crier, avec la m�me violence, que le plus sage empire de l�univers est fond� sur l�ath�isme. Le P. Fouquet, j�suite, qui avait pass� vingt-cinq ans � la Chine, et qui en revint ennemi des j�suites, m�a dit plusieurs fois qu�il y avait � la Chine tr�s peu de philosophes ath�es. Il en est de m�me parmi nous. On pr�tend que, vers le viiie si�cle, avant Charlemagne, la religion chr�tienne �tait connue � la Chine. On assure que nos missionnaires ont trouv� dans la province de Kingt-ching ou Quen-sin une inscription en caract�res syriaques et chinois. Ce monument, qu�on voit tout au long dans Kircher, atteste qu�un saint homme, nomm� Olopu�n(22), conduit par des nu�es bleues, et observant la r�gle des vents, vint de Tacin � la Chine, l�an 1092 de l��re des S�leucides, qui r�pond � l�an 636 de notre �re; qu�aussit�t qu�il fut arriv� au faubourg de la ville imp�riale, l�empereur envoya un colao au-devant de lui, et lui fit b�tir une �glise chr�tienne. Il est �vident, par l�inscription m�me, que c�est une de ces fraudes pieuses qu�on s�est toujours trop ais�ment permises. Le sage Navarr�te en convient. Ce pays de Tacin, cette �re des S�leucides, ce nom d�Olopu�n, qui est, dit-on, chinois, et qui ressemble � un ancien nom espagnol, ces nu�es bleues qui servent de guides, cette �glise chr�tienne b�tie tout d�un coup � P�kin pour un pr�tre de Palestine, qui ne pouvait mettre le pied � la Chine sans encourir la peine de mort, tout cela fait voir le ridicule de la supposition. Ceux qui s�efforcent de la soutenir ne font pas r�flexion que les pr�tres dont on trouve les noms dans ce pr�tendu monument �taient des nestoriens, et qu�ainsi ils ne combattent que pour des h�r�tiques(23). Il faut mettre cette inscription avec celle de Malabar, o� il est dit que saint Thomas arriva dans le pays en qualit� de charpentier, avec une r�gle et un pieu, et qu�il porta seul une grosse poutre pour preuve de sa mission. Il y a assez de v�rit�s historiques, sans y m�ler ces absurdes mensonges. Il est tr�s vrai qu�au temps de Charlemagne, la religion chr�tienne, ainsi que les peuples qui la professent, avait toujours �t� absolument inconnue � la Chine. Il y avait des Juifs: plusieurs familles de cette nation, non moins errante que superstitieuse, s�y �taient �tablies deux si�cles avant notre �re vulgaire; elles y exer�aient le m�tier de courtier, que les Juifs ont fait dans presque tout le monde. Je me r�serve � jeter les yeux sur Siam, sur le Japon(24), et sur tout ce qui est situ� vers l�orient et le midi, lorsque je serai parvenu au temps o� l�industrie des Europ�ans s�est ouvert un chemin facile � ces extr�mit�s de notre h�misph�re. En suivant le cours apparent du soleil, je trouve d�abord l�Inde, ou l�Indoustan, contr�e aussi vaste que la Chine, et plus connue par les denr�es pr�cieuses que l�industrie des n�gociants en a tir�es dans tous les temps que par des relations exactes. Ce pays est l�unique dans le monde qui produise ces �piceries dont la sobri�t� de ses habitants peut se passer, et qui sont n�cessaires � la voracit� des peuples septentrionaux. Une cha�ne de montagnes, peu interrompue, semble avoir fix� les limites de l�Inde, entre la Chine, la Tartarie, et la Perse; le reste est entour� de mers. L�Inde, en de�� du Gange, fut longtemps soumise aux Persans; et voil� pourquoi Alexandre, vengeur de la Gr�ce et vainqueur de Darius, poussa ses conqu�tes jusqu�aux Indes, tributaires de son ennemi. Depuis Alexandre, les Indiens avaient v�cu dans la libert� et dans la mollesse qu�inspirent la chaleur du climat et la richesse de la terre. Les Grecs y voyageaient avant Alexandre, pour y chercher la science. C�est l� que le c�l�bre Pilpay �crivit, il y a deux mille trois cents ann�es, ses Fables morales, traduites dans presque toutes les langues du monde. Tout a �t� trait� en fables et en all�gories chez les Orientaux, et particuli�rement chez les Indiens. Pythagore, disciple des gymnosophistes, serait lui seul une preuve incontestable que les v�ritables sciences �taient cultiv�es dans l�Inde. Un l�gislateur en politique et en g�om�trie n�e�t pas rest� longtemps dans une �cole o� l�on n�aurait enseign� que des mots. Il est tr�s vraisemblable m�me que Pythagore apprit chez les Indiens les propri�t�s du triangle rectangle, dont on lui fait honneur. Ce qui �tait si connu � la Chine pouvait ais�ment l��tre dans l�Inde. On a �crit longtemps apr�s lui qu�il avait immol� cent boeufs pour cette d�couverte: cette d�pense est un peu forte pour un philosophe. Il est digne d�un sage de remercier d�une pens�e heureuse l��tre dont nous vient toute pens�e, ainsi que le mouvement et la vie; mais il est bien plus vraisemblable que Pythagore dut ce th�or�me aux gymnosophistes qu�il ne l�est qu�il ait immol� cent boeufs(25). Longtemps avant Pilpay, les sages de l�Inde avaient trait� la morale et la philosophie en fables all�goriques, en paraboles. Voulaient-ils exprimer l��quit� d�un de leurs rois, ils disaient que � les dieux qui pr�sident aux divers �l�ments, et qui sont en discorde entre eux, avaient pris ce roi pour leur arbitre �. Leurs anciennes traditions rapportent un jugement qui est � peu pr�s le m�me que celui de Salomon. Ils ont une fable qui est pr�cis�ment la m�me que celle de Jupiter et d�Amphitryon; mais elle est plus ing�nieuse. Un sage d�couvre qui des deux est le dieu, et qui est l�homme(26). Ces traditions montrent combien sont anciennes les paraboles qui font enfants des dieux les hommes extraordinaires. Les Grecs, dans leur mythologie, n�ont �t� que des disciples de l�Inde et de l��gypte. Toutes ces fables enveloppaient autrefois un sens philosophique; ce sens a disparu, et les fables sont rest�es. L�antiquit� des arts dans l�Inde a toujours �t� reconnue de tous les autres peuples. Nous avons encore une relation de deux voyageurs arabes, qui all�rent aux Indes et � la Chine un peu apr�s le r�gne de Charlemagne, et quatre cents ans avant le c�l�bre Marco-Polo. Ces Arabes pr�tendent avoir parl� � l�empereur de la Chine qui r�gnait alors; ils rapportent que l�empereur leur dit qu�il ne comptait que cinq grands rois dans le monde, et qu�il mettait de ce nombre � le roi des �l�phants et des Indiens, qu�on appelle le roi de la sagesse, parce que la sagesse vient originairement des Indes �. J�avoue que ces deux Arabes ont rempli leurs r�cits de fables, comme tous les �crivains orientaux; mais enfin il r�sulte que les Indiens passaient pour les premiers inventeurs des arts dans tout l�Orient, soit que l�empereur chinois ait fait cet aveu aux deux Arabes, soit qu�ils aient parl� d�eux-m�mes. Il est indubitable que les plus anciennes th�ologies furent invent�es chez les Indiens. Ils ont deux livres �crits, il y a environ cinq mille ans, dans leur ancienne langue sacr�e, nomm�e le Hanscrit, ou le Sanscrit. De ces deux livres, le premier est le Shasta, et le second, le Veidam. Voici le commencement du Shasta(27): � L��ternel, absorb� dans la contemplation de son existence, r�solut, dans la pl�nitude des temps, de former des �tres participants de son essence et de sa b�atitude. Ces �tres n��taient pas: il voulut, et ils furent(28). � On voit assez que cet exorde, v�ritablement sublime, et qui fut longtemps inconnu aux autres nations, n�a jamais �t� que faiblement imit� par elles. Ces �tres nouveaux furent les demi-dieux, les esprits c�lestes, adopt�s ensuite par les Chald�ens, et chez les Grecs par Platon. Les Juifs les admirent, quand ils furent captifs � Babylone; ce fut l� qu�ils apprirent les noms que les Chald�ens avaient donn�s aux anges, et ces noms n��taient pas ceux des Indiens. Micha�l, Gabriel, Rapha�l, Isra�l m�me, sont des mots chald�ens qui ne furent jamais connus dans l�Inde. C�est dans le Shasta qu�on trouve l�histoire de la chute de ces anges. Voici comme le Shasta s�exprime: � Depuis la cr�ation des Debtalog (c�est-�-dire des anges), la joie et l�harmonie environn�rent longtemps le tr�ne de l��ternel. Ce bonheur aurait dure jusqu�� la fin des temps; mais l�envie entra dans le coeur de Moisaor et des anges ses suivants. Ils rejet�rent le pouvoir de perfectibilit� dont l��ternel les avait dou�s dans sa bont�: ils exerc�rent le pouvoir d�imperfection; ils firent le mal � la vue de l��ternel. Les anges fid�les furent saisis de tristesse. La douleur fut connue pour la premi�re fois. � Ensuite la r�bellion des mauvais anges est d�crite. Les trois ministres de Dieu, qui sont peut-�tre l�original de la Trinit� de Platon, pr�cipitent les mauvais anges dans l�ab�me. A la fin des temps, Dieu leur fait gr�ce, et les envoie animer les corps des hommes. Il n�y a rien dans l�antiquit� de si majestueux et de si philosophique. Ces myst�res des brachmanes perc�rent enfin jusque dans la Syrie: il fallait qu�ils fussent bien connus, puisque les Juifs en entendirent parler du temps d�H�rode. Ce fut peut-�tre alors qu�on forgea, suivant ces principes indiens, le faux livre d�H�noch, cit� par l�ap�tre Jude, dans lequel il est dit quelque chose de la chute des anges. Cette doctrine devint depuis le fondement de la religion chr�tienne(29). Les esprits ont d�g�n�r� dans l�Inde. Probablement le gouvernement tartare les a h�b�t�s, comme le gouvernement turc a d�prim� les Grecs, et abruti les �gyptiens. Les sciences ont presque p�ri de m�me chez les Perses, par les r�volutions de l��tat. Nous avons vu(30) qu�elles se sont fix�es � la Chine, au m�me point de m�diocrit� o� elles ont �t� chez nous au moyen �ge, par la m�me cause qui agissait sur nous, c�est-�-dire par un respect superstitieux pour l�antiquit�, et par les r�glements m�me des �coles. Ainsi, dans tous pays, l�esprit humain trouve des obstacles � ses progr�s. Cependant, jusqu�au xiiie si�cle de notre �re, l�esprit vraiment philosophique ne p�rit pas absolument dans l�Inde. Pachim�re, dans ce xiiie si�cle, traduisit quelques �crits d�un brame, son contemporain. Voici comme ce brame indien s�explique: le passage m�rite attention. � J�ai vu toutes les sectes s�accuser r�ciproquement d�imposture; j�ai vu tous les mages disputer avec fureur du premier principe, et de la derni�re fin. Je les ai tous interrog�s, et je n�ai vu, dans tous ces chefs de factions, qu�une opini�tret� inflexible, un m�pris superbe pour les autres, une haine implacable. J�ai donc r�solu de n�en croire aucun. Ces docteurs, en cherchant la v�rit�, sont comme une femme qui veut faire entrer son amant par une porte d�rob�e, et qui ne peut trouver la clef de la porte. Les hommes, dans leurs vaines recherches, ressemblent � celui qui monte sur un arbre o� il y a un peu de miel; et � peine en a-t-il mang� que les serpents qui sont autour de l�arbre le d�vorent. � Telle fut la mani�re d��crire des Indiens. Leur esprit para�t encore davantage dans les jeux de leur invention. Le jeu que nous appelons des �checs, par corruption, fut invent� par eux, et nous n�avons rien qui en approche: il est all�gorique comme leurs fables; c�est l�image de la guerre. Les noms de shak, qui veut dire prince, et de pion, qui signifie soldat, se sont conserv�s encore dans cette partie de l�Orient. Les chiffres dont nous nous servons, et que les Arabes ont apport�s en Europe vers le temps de Charlemagne, nous viennent de l�Inde. Les anciennes m�dailles, dont les curieux chinois font tant de cas, sont une preuve que plusieurs arts furent cultiv�s aux Indes avant d��tre connus des Chinois. On y a, de temps imm�morial, divis� la route annuelle du soleil en douze parties, et, dans des temps vraisemblablement encore plus recul�s, la route de la lune en vingt-huit parties. L�ann�e des brachmanes et des plus anciens gymnosophistes commen�a toujours quand le soleil entrait dans la constellation qu�ils nomment Moscham, et qui est pour nous le B�lier. Leurs semaines furent toujours de sept jours, divisions que les Grecs ne connurent jamais. Leurs jours portent les noms des sept plan�tes. Le jour du soleil est appel� chez eux Mithradinan: reste � savoir si ce mot mithra, qui, chez les Perses, signifie aussi le soleil, est originairement un terme de la langue des mages, ou de celle des sages de l�Inde. Il est bien difficile de dire laquelle des deux nations enseigna l�autre; mais s�il s�agissait de d�cider entre les Indes et l��gypte, je croirais toujours les sciences bien plus anciennes dans les Indes, comme nous l�avons d�j� remarqu�. Le terrain des Indes est bien plus ais�ment habitable que le terrain voisin du Nil, dont les d�bordements durent longtemps rebuter les premiers colons, avant qu�ils eussent dompt� ce fleuve en creusant des canaux. Le sol des Indes est d�ailleurs d�une fertilit� bien plus vari�e, et qui a d� exciter davantage la curiosit� et l�industrie humaine. Quelques-uns ont cru la race des hommes originaire de l�Indoustan, all�guant que l�animal le plus faible devait na�tre dans le climat le plus doux, et sur une terre qui produit sans culture les fruits les plus nourrissants, les plus salutaires, comme les dattes et les cocos. Ceux-ci surtout donnent ais�ment � l�homme de quoi le nourrir, le v�tir, et le loger. Et de quoi d�ailleurs a besoin un habitant de cette presqu��le? tout ouvrier y travaille presque nu; deux aunes d��toffe, tout au plus, servent � couvrir une femme qui n�a point de luxe. Les enfants restent enti�rement nus, du moment o� ils sont n�s jusqu�� la pubert�. Ces matelas, ces amas de plumes, ces rideaux � double contour, qui chez nous exigent tant de frais et de soins, seraient une incommodit� intol�rable pour ces peuples, qui ne peuvent dormir qu�au frais sur la natte la plus l�g�re. Nos maisons de carnage, qu�on appelle des boucheries, o� l�on vend tant de cadavres pour nourrir le n�tre, mettraient la peste dans le climat de l�Inde; il ne faut � ces nations que des nourritures rafra�chissantes et pures; la nature leur a prodigu� des for�ts de citronniers, d�orangers, de figuiers, de palmiers, de cocotiers, et des campagnes couvertes de riz. L�homme le plus robuste peut ne d�penser qu�un ou deux sous par jour pour ses aliments. Nos ouvriers d�pensent plus en un jour qu�un Malabare en un mois. Toutes ces consid�rations semblent fortifier l�ancienne opinion que le genre humain est originaire d�un pays o� la nature a tout fait pour lui, et ne lui a laiss� presque rien � faire; mais cela prouve seulement que les Indiens sont indig�nes, et ne prouve point du tout que les autres esp�ces d�hommes viennent de ces contr�es. Les blancs, et les n�gres, et les rouges, et les Lapons, et les Samoy�des, et les Albinos, ne viennent certainement pas du m�me sol. La diff�rence entre toutes ces esp�ces est aussi marqu�e qu�entre un l�vrier et un barbet; il n�y a donc qu�un brame mal instruit et ent�t� qui puisse pr�tendre que tous les hommes descendent de l�indien Adimo et de sa femme. L�Inde, au temps de Charlemagne, n��tait connue que de nom; et les Indiens ignoraient qu�il y e�t un Charlemagne. Les Arabes, seuls ma�tres du commerce maritime, fournissaient � la fois les denr�es des Indes � Constantinople et aux Francs. Venise les allait d�j� chercher dans Alexandrie. Le d�bit n�en �tait pas encore consid�rable en France chez les particuliers; elles furent longtemps inconnues en Allemagne, et dans tout le Nord. Les Romains avaient fait ce commerce eux-m�mes, d�s qu�ils furent les ma�tres de l��gypte. Ainsi les peuples occidentaux ont toujours port� dans l�Inde leur or et leur argent, et ont toujours enrichi ce pays d�j� si riche par lui-m�me. De l� vient qu�on ne vit jamais les peuples de l�Inde, non plus que les Chinois et les Gangarides, sortir de leur pays pour aller exercer le brigandage chez d�autres nations, comme les Arabes, soit Juifs, soit Sarrasins; les Tartares et les Romains m�me, qui, post�s dans le plus mauvais pays de l�Italie, subsist�rent d�abord de la guerre, et subsistent aujourd�hui de la religion. Il est incontestable que le continent de l�Inde a �t� autrefois beaucoup plus �tendu qu�il ne l�est aujourd�hui. Ces �les, ces immenses archipels qui l�avoisinent � l�orient et au midi, tenaient dans les temps recul�s � la terre ferme. On s�en aper�oit encore par la mer m�me qui les s�pare: son peu de profondeur, les arbres qui croissent sur son fond, semblables � ceux des �les; les nouveaux terrains qu�elle laisse souvent � d�couvert; tout fait voir que ce continent a �t� inond�, et il a d� l��tre insensiblement, quand l�Oc�an, qui gagne toujours d�un c�t� ce qu�il perd de l�autre, s�est retir� de nos terres occidentales. L�Inde, dans tous les temps connus commer�ante et industrieuse, avait n�cessairement une grande police; et ce peuple, chez qui Pythagore avait voyag� pour s�instruire, devait avoir de bonnes lois, sans lesquelles les arts ne sont jamais cultiv�s; mais les hommes, avec des lois sages, ont toujours eu des coutumes insens�es. Celle qui fait aux femmes un point d�honneur et de religion de se br�ler sur le corps de leurs maris subsistait dans l�Inde de temps imm�morial. Les philosophes indiens se jetaient eux-m�mes dans un b�cher, par un exc�s de fanatisme et de vaine gloire. Calan, ou Calanus, qui se br�la devant Alexandre, n�avait pas le premier donn� cet exemple; et cette abominable d�votion n�est pas d�truite encore. La veuve du roi de Tanjaor se br�la, en 1735, sur le b�cher de son �poux. M. Dumas, M. Dupleix, gouverneurs de Pondich�ry, l��pouse de l�amiral Russel, ont �t� t�moins de pareils sacrifices: c�est le dernier effort des erreurs qui pervertissent le genre humain. Le plus aust�re des derviches n�est qu�un l�che en comparaison d�une femme de Malabar. Il semblerait qu�une nation, chez qui les philosophes et m�me les femmes se d�vouaient ainsi � la mort, d�t �tre une nation guerri�re et invincible; cependant, depuis l�ancien S�sac, quiconque a attaqu� l�Inde l�a ais�ment vaincue. Il serait encore difficile de concilier les id�es sublimes que les bramins conservent de l��tre supr�me avec leurs superstitions et leur mythologie fabuleuse, si l�histoire ne nous montrait pas de pareilles contradictions chez les Grecs et chez les Romains. Il y avait des chr�tiens sur les c�tes de Malabar, depuis douze cents ans, au milieu de ces nations idol�tres. Un marchand de Syrie, nomm� Mar-Thomas, s��tant �tabli sur les c�tes de Malabar avec sa famille et ses facteurs, au vie si�cle, y laissa sa religion, qui �tait le nestorianisme; ces sectaires orientaux, s��tant multipli�s, se nomm�rent les chr�tiens de saint Thomas: ils v�curent paisiblement parmi les idol�tres. Qui ne veut point remuer est rarement pers�cut�. Ces chr�tiens n�avaient aucune connaissance de l��glise latine. Ce n�est pas certainement le christianisme qui florissait alors dans l�Inde, c�est le mahom�tisme. Il s�y �tait introduit par les conqu�tes des califes; et Aaron-al-Raschild, cet illustre contemporain de Charlemagne, dominateur de l�Afrique, de la Syrie, de la Perse, et d�une partie de l�Inde, envoya des missionnaires musulmans des rives du Gange aux �les de l�Oc�an indien, et jusque chez des peuplades de n�gres. Depuis ce temps il y eut beaucoup de musulmans dans l�Inde. On ne dit point que le grand Aaron convert�t � sa religion les Indiens par le fer et par le feu, comme Charlemagne convertit les Saxons. On ne voit pas non plus que les Indiens aient refus� le joug et la loi d�Aaron-al-Raschild, comme les Saxons refus�rent de se soumettre � Charles. Les Indiens ont toujours �t� aussi mous que nos septentrionaux �taient f�roces. La mollesse inspir�e par le climat ne se corrige jamais; mais la duret� s�adoucit. En g�n�ral, les hommes du Midi oriental ont re�u de la nature des moeurs plus douces que les peuples de notre Occident; leur climat les dispose � l�abstinence des liqueurs fortes et de la chair des animaux, nourritures qui aigrissent le sang, et portent souvent � la f�rocit�; et, quoique la superstition et les irruptions �trang�res aient corrompu la bont� de leur naturel, cependant tous les voyageurs conviennent que le caract�re de ces peuples n�a rien de cette inqui�tude, de cette p�tulance, et de cette duret�, qu�on a eu tant de peine � contenir chez les nations du Nord. Le physique de l�Inde diff�rant en tant de choses du n�tre, il fallait bien que le moral diff�r�t aussi. Leurs vices �taient plus doux que les n�tres. Ils cherchaient en vain des rem�des aux d�r�glements de leurs moeurs, comme nous en avons cherch�. C��tait, de temps imm�morial, une maxime chez eux et chez les Chinois que le sage viendrait de l�Occident. L�Europe, au contraire, disait que le sage viendrait de l�Orient toutes les nations ont toujours eu besoin d�un sage. Si l�Inde, de qui toute la terre a besoin, et qui seule n�a besoin de personne, doit �tre par cela m�me la contr�e la plus anciennement polic�e, elle doit cons�quemment avoir eu la plus ancienne forme de religion. Il est tr�s vraisemblable que cette religion fut longtemps celle du gouvernement chinois, et qu�elle ne consistait que dans le culte pur d�un �tre supr�me, d�gag� de toute superstition et de tout fanatisme. Les premiers brachmanes avaient fond� cette religion simple, telle qu�elle fut �tablie � la Chine par ses premiers rois; ces brachmanes gouvernaient l�Inde. Lorsque les chefs paisibles d�un peuple spirituel et doux sont � la t�te d�une religion, elle doit �tre simple et raisonnable, parce que ces chefs n�ont pas besoin d�erreurs pour �tre ob�is. Il est si naturel de croire un Dieu unique, de l�adorer, et de sentir dans le fond de son coeur qu�il faut �tre juste, que, quand des princes annoncent ces v�rit�s, la foi des peuples court au-devant de leurs paroles. Il faut du temps pour �tablir des lois arbitraires; mais il n�en faut point pour apprendre aux hommes rassembl�s � croire un Dieu, et � �couter la voix de leur propre coeur. Les premiers brachmanes, �tant donc � la fois rois et pontifes, ne pouvaient gu�re �tablir la religion que sur la raison universelle. Il n�en est pas de m�me dans les pays o� le pontificat n�est pas uni � la royaut�. Alors les fonctions religieuses, qui appartiennent originairement aux p�res de famille, forment une profession s�par�e; le culte de Dieu devient un m�tier; et, pour faire valoir ce m�tier, il faut souvent des prestiges, des fourberies, et des cruaut�s. La religion d�g�n�ra donc chez les brachmanes d�s qu�ils ne furent plus souverains. Longtemps avant Alexandre, les brachmanes ne r�gnaient plus dans l�Inde; mais leur tribu, qu�on nomme Caste, �tait toujours la plus consid�r�e, comme elle l�est encore aujourd�hui et c�est dans cette m�me tribu qu�on trouvait les sages vrais ou faux, que les Grecs appel�rent gymnosophistes. Il est difficile de nier qu�il n�y e�t parmi eux, dans leur d�cadence, cette esp�ce de vertu qui s�accorde avec les illusions du fanatisme. Ils reconnaissaient toujours un Dieu supr�me � travers la multitude de divinit�s subalternes que la superstition populaire adoptait dans tous les pays du monde. Strabon dit express�ment qu�au fond les brachmanes n�adoraient qu�un seul Dieu. En cela ils �taient semblables � Confucius, � Orph�e, � Socrate, � Platon, � Marc Aur�le, � �pict�te, � tous les sages, � tous les hi�rophantes des myst�res. Les sept ann�es de noviciat chez les brachmanes, la loi du silence pendant ces sept ann�es, �taient en vigueur du temps de Strabon. Le c�libat pendant ce temps d��preuves, l�abstinence de la chair des animaux qui servent l�homme, �taient des lois qu�on ne transgressa jamais, et qui subsistent encore chez les brames. Ils croyaient un Dieu cr�ateur, r�mun�rateur et vengeur. Ils croyaient l�homme d�chu et d�g�n�r�, et cette id�e se trouve chez tous les anciens peuples. Aurea prima sala est aetas (Ovide., Met., I, 89) est la devise de toutes les nations. Apul�e, Quinte-Curce, Cl�ment d�Alexandrie, Philostrate, Porphyre, Pallade, s�accordent tous dans les �loges qu�ils donnent � la frugalit� extr�me des brachmanes, � leur vie retir�e et p�nitente, � leur pauvret� volontaire, � leur m�pris de toutes les vanit�s du monde. Saint Ambroise pr�f�re hautement leurs moeurs � celles des chr�tiens de son temps. Peut-�tre est-ce une de ces exag�rations qu�on se permet quelquefois pour faire rougir ses concitoyens de leurs d�sordres. On loue les brachmanes pour corriger les moines; et si saint Ambroise avait v�cu dans l�Inde, il aurait probablement lou� les moines pour faire honte aux brachmanes. Mais enfin il r�sulte de tant de t�moignages que ces hommes singuliers �taient en r�putation de saintet� dans toute la terre. Cette connaissance d�un Dieu unique, dont tous les philosophes leur savaient tant de gr�, ils la conservent encore aujourd�hui au milieu des pagodes et de toutes les extravagances du peuple. Un de nos po�tes(31) a dit, dans une de ses �p�tres o� le faux domine presque toujours:
Nous avons, comme vous savez, l��zour-Veidam, ancien commentaire compos� par Chumontou sur ce Veidam, sur ce livre sacr� que les brames pr�tendent avoir �t� donn� de Dieu aux hommes. Ce commentaire a �t� abr�g� par un brame tr�s savant, qui a rendu beaucoup de services � notre compagnie des Indes; et il l�a traduit lui-m�me de la langue sacr�e en fran�ais(32). Dans cet �zour-Veidam, dans ce commentaire, Chumontou combat l�idol�trie; il rapporte les propres paroles du Veidam. � C�est l��tre supr�me qui a tout cr��, le sensible et l�insensible; il y a eu quatre �ges diff�rents; tout p�rit � la fin de chaque �ge, tout est submerg�, et le d�luge est un passage d�un �ge � l�autre, etc. � Lorsque Dieu existait seul, et que nul autre �tre n�existait avec lui, il forma le dessein de cr�er le monde; il cr�a d�abord le temps, ensuite l�eau et la terre; et du m�lange des cinq �l�ments, � savoir la terre, l�eau, le feu, l�air, et la lumi�re, il en forma les diff�rents corps, et leur donna la terre pour leur base. Il fit ce globe, que nous habitons, en forme ovale comme un oeuf. Au milieu de la terre est la plus haute de toutes les montagnes, nomm�e M�rou (c�est l�Imma�s). Adimo, c�est le nom du premier homme sorti des mains de Dieu: Procriti est le nom de son �pouse. D�Adimo naquit Brama(33), qui fut le l�gislateur des nations et le p�re des brames. � Que de choses curieuses dans ce peu de paroles! On y aper�oit d�abord cette grande v�rit�, que Dieu est le cr�ateur du monde; on voit ensuite la source primitive de cette ancienne fable des quatre �ges, d�or, d�argent, d�airain et de fer. Tous les principes de la th�ologie des anciens sont renferm�s dans le Veidam. On y voit ce d�luge de Deucalion, qui ne figure autre chose que la peine extr�me qu�on a �prouv�e dans tous les temps � dess�cher les terres que la n�gligence des hommes a laiss�es longtemps inond�es. Toutes les citations du Veidam, dans ce manuscrit, sont �tonnantes; on y trouve express�ment ces paroles admirables: � Dieu ne cr�a jamais le vice, il ne peut en �tre l�auteur. Dieu, qui est la sagesse et la saintet�, ne cr�a jamais que la vertu. � Voici un morceau des plus singuliers du Veidam: � Le premier homme, �tant sorti des mains de Dieu, lui dit: Il y aura sur la terre diff�rentes occupations, tous ne seront pas propres � toutes; comment les distinguer entre eux? Dieu lui r�pondit: Ceux qui sont n�s avec plus d�esprit et de go�t pour la vertu que les autres seront les brames. Ceux qui participent le plus du rosogoun, c�est-�-dire de l�ambition, seront les guerriers. Ceux qui participent le plus du tomogun, c�est-�-dire de l�avarice, seront les marchands. Ceux qui participeront du comogun, c�est-�-dire qui seront robustes et born�s, seront occup�s aux oeuvres serviles. � On reconna�t dans ces paroles l�origine v�ritable des quatre castes des Indes, ou plut�t les quatre conditions de la Soci�t� humaine. En effet, sur quoi peut �tre fond�e l�in�galit� de ces conditions, sinon sur l�in�galit� primitive des talents? Le Veidam poursuit, et dit: � L��tre supr�me n�a ni corps ni figure; � et l��zour-Veidam ajoute: � Tous ceux qui lui donnent des pieds et des mains sont insens�s. � Chumontou cite ensuite ces paroles du Veidam: � Dans le temps que Dieu tira toutes choses du n�ant, il cr�a s�par�ment un individu de chaque esp�ce, et voulut qu�il port�t dans lui son germe, afin qu�il p�t produire: il est le principe de chaque chose; le soleil n�est qu�un corps sans vie et sans connaissance; il est entre les mains de Dieu comme une chandelle entre les mains d�un homme. � Apr�s cela l�auteur du commentaire, combattant l�opinion des nouveaux brames, qui admettaient plusieurs incarnations dans le dieu Brama et dans le dieu Vitsnou, s�exprime ainsi: � Dis-moi donc, homme �tourdi et insens�, qu�est-ce que ce Kochiopo et cette Odit�, que tu dis avoir donn� naissance � ton Dieu? Ne sont-ils pas des hommes comme les autres? Et ce Dieu, qui est pur de sa nature, et �ternel de son essence, se serait-il abaiss� jusqu�� s�an�antir dans le sein d�une femme pour s�y rev�tir d�une figure humaine? Ne rougis-tu pas de nous pr�senter ce Dieu en posture de suppliant devant une de ses cr�atures? As-tu perdu l�esprit? ou es-tu venu � ce point d�impi�t�, de ne pas rougir de faire jouer � l��tre supr�me le personnage de fourbe et de menteur?... Cesse de tromper les hommes, ce n�est qu�� cette condition que je continuerai � t�expliquer le Veidam; car si tu restes dans les m�mes sentiments, tu es incapable de l�entendre, et ce serait le prostituer que de te l�enseigner. � Au livre troisi�me de ce commentaire, l�auteur Chumontou r�fute la fable que les nouveaux brames inventaient sur une incarnation du dieu Brama, qui, selon eux, parut dans l�Inde sous le nom de Kopilo, c�est-�-dire de p�nitent; ils pr�tendaient qu�il avait voulu na�tre de D�hobuti, femme d�un homme de bien, nomm� Kordomo. � S�il est vrai, dit le commentateur, que Brama soit n� sur la terre, pourquoi portait-il le nom d��ternel? Celui qui est souverainement heureux, et dans qui seul est notre bonheur, aurait-il voulu se soumettre � tout ce que souffre un enfant? etc. � On trouve ensuite une description de l�enfer, toute semblable a celle que les �gyptiens et les Grecs ont donn�e depuis sous le nom de Tartare. � Que faut-il faire, dit-on, pour �viter l�enfer? il faut aimer Dieu, � r�pond le commentateur Chumontou; � il faut faire ce qui nous est ordonn� par le Veidam, et le faire de la fa�on dont il nous le prescrit. Il y a, dit-il, quatre amours de Dieu. Le premier est de l�aimer pour lui-m�me, sans int�r�t personnel; le second, de l�aimer par int�r�t; le troisi�me, de ne l�aimer que dans les moments o� l�on n��coute pas ses passions; le quatri�me, de ne l�aimer que pour obtenir l�objet de ces passions m�mes; et ce quatri�me amour n�en m�rite pas le nom(34). � Tel est le pr�cis des principales singularit�s du Veidam, livre inconnu jusques aujourd�hui � l�Europe, et � presque toute l�Asie. Les brames ont d�g�n�r� de plus en plus. Leur Cormo-Veidam, qui est leur rituel, est un ramas de c�r�monies superstitieuses, qui font rire quiconque n�est pas n� sur les bords du Gange et de l�Indus, ou plut�t quiconque, n��tant pas philosophe, s��tonne des sottises des autres peuples, et ne s��tonne point de celles de son pays. Le d�tail de ces minuties est immense: c�est un assemblage de toutes les folies que la vaine �tude de l�astrologie judiciaire a pu inspirer � des savants ing�nieux, mais extravagants ou fourbes. Toute la vie d�un brame est consacr�e � ces c�r�monies superstitieuses. Il y en a pour tous les jours de l�ann�e. Il semble que les hommes soient devenus faibles et l�ches dans l�Inde, � mesure qu�ils ont �t� subjugu�s. Il y a grande apparence qu�� chaque conqu�te, les superstitions et les p�nitences du peuple vaincu ont redoubl�. S�sac, Madi�s, les Assyriens, les Perses, Alexandre, les Arabes, les Tartares, et, de nos jours, Sha-Nadir, en venant les uns apr�s les autres ravager ces beaux pays, ont fait un peuple p�nitent d�un peuple qui n�a pas su �tre guerrier. Jamais les pagodes n�ont �t� plus riches que dans les temps d�humiliation et de mis�re; toutes ces pagodes ont des revenus consid�rables, et les d�vots les enrichissent encore de leurs offrandes. Quand un raya passe devant une pagode, il descend de son cheval, de son chameau, ou de son �l�phant, ou de son palanquin, et marche � pied jusqu�� ce qu�il ait pass� le territoire du temple. Cet ancien commentaire du Veidam, dont je viens de donner l�extrait, me para�t �crit avant les conqu�tes d�Alexandre; car on n�y trouve aucun des noms que les vainqueurs grecs impos�rent aux fleuves, aux villes, aux contr�es, en pronon�ant � leur mani�re, et soumettant aux terminaisons de leurs langues les noms communs du pays. L�Inde s�appelle Zomboudipo; le mont Imma�s est M�rou; le Gange est nomm� Zanoubi. Ces anciens noms ne sont plus connus que des savants dans la langue sacr�e. L�ancienne puret� de la religion des premiers brachmanes ne subsiste plus que chez quelques-uns de leurs philosophes; et ceux-l� ne se donnent pas la peine d�instruire un peuple qui ne veut pas �tre instruit, et qui ne le m�rite pas. Il y aurait m�me du risque � vouloir les d�tromper: les brames ignorants se soul�veraient; les femmes, attach�es � leurs pagodes, � leurs petites pratiques superstitieuses, crieraient � l�impi�t�. Quiconque veut enseigner la raison � ses concitoyens est pers�cut�, � moins qu�il ne soit le plus fort; et il arrive presque toujours que le plus fort redouble les cha�nes de l�ignorance au lieu de les rompre. La religion mahom�tane seule a fait dans l�Inde d�immenses progr�s, surtout parmi les hommes bien �lev�s, parce que c�est la religion du prince, et qu�elle n�enseigne que l�unit� de Dieu, conform�ment � l�ancienne doctrine des premiers brachmanes. Le christianisme n�a pas eu dans l�Inde le m�me succ�s, malgr� l��vidence et la saintet� de sa doctrine, et malgr� les grands �tablissements des Portugais, des Fran�ais, des Anglais, des Hollandais. des Danois. C�est m�me le concours de ces nations qui a nui au progr�s de notre culte. Comme elles se ha�ssent toutes, et que plusieurs d�entre elles se font souvent la guerre dans ces climats, elles y ont fait ha�r ce qu�elles enseignent. Leurs usages d�ailleurs r�voltent les Indiens; ils sont scandalis�s de nous voir boire du vin et manger des viandes qu�ils abhorrent. La conformation de nos organes, qui fait que nous pronon�ons si mal les langues de l�Asie, est encore un obstacle presque invincible; mais le plus grand est la diff�rence des opinions qui divisent nos missionnaires. Le catholique y combat l�anglican, qui combat le luth�rien combattu par le calviniste. Ainsi tous contre tous, voulant annoncer chacun la v�rit�, et accusant les autres de mensonge, ils �tonnent un peuple simple et paisible, qui voit accourir chez lui, des extr�mit�s occidentales de la terre, des hommes ardents pour se d�chirer mutuellement sur les rives du Gange. Nous avons eu dans ces climats, comme ailleurs, des missionnaires respectables par leur pi�t�, et auxquels on ne peut reprocher que d�avoir exag�r� leurs travaux et leurs triomphes. Mais tous n�ont pas �t� des hommes vertueux et instruits, envoy�s d�Europe pour changer la croyance de l�Asie. Le c�l�bre Niecamp, auteur de l�histoire de la mission de Tranquebar, avoue(35) que les Portugais remplirent le s�minaire de Goa de malfaiteurs condamn�s au bannissement; qu�ils en firent des missionnaires; et que ces missionnaires n�oubli�rent pas leur premier m�tier. � Notre religion a fait peu de progr�s sur les c�tes, et nul dans les �tats soumis imm�diatement au Grand-Mogol. La religion de Mahomet et celle de Brama partagent encore tout ce vaste continent. Il n�y a pas deux si�cles que nous appelions toutes ces nations la paganie, tandis que les Arabes, les Turcs, les Indiens, ne nous connaissaient que sous le nom d�idol�tres. CHAP. V. � De la Perse au temps de Mahomet le proph�te, et de l�ancienne religion de Zoroastre. En tournant vers la Perse, on y trouve, un peu avant le temps qui me sert d��poque, la plus grande et la plus prompte r�volution que nous connaissions sur la terre. Une nouvelle domination, une religion et des moeurs jusqu�alors inconnues, avaient chang� la face de ces contr�es; et ce changement s��tendait d�j� fort avant en Asie, en Afrique et en Europe. Pour me faire une id�e du mahom�tisme, qui a donn� une nouvelle forme � tant d�empires, je me rappellerai d�abord les parties du monde qui lui furent les premi�res soumises. La Perse avait �tendu sa domination, avant Alexandre, de l��gypte � la Bactriane, au del� du pays o� est aujourd�hui Samarcande, et de la Thrace jusqu�au fleuve de l�Inde. Divis�e et resserr�e sous les S�leucides, elle avait repris des accroissements sous Arsaces le Parthien, deux cent cinquante ans avant notre �re. Les Arsacides n�eurent ni la Syrie, ni les contr�es qui bordent le Pont-Euxin; mais ils disput�rent avec les Romains de l�empire de l�Orient, et leur oppos�rent toujours des barri�res insurmontables. Du temps d�Alexandre S�v�re, vers l�an 226 de notre �re, un simple soldat persan, qui prit le nom d�Artaxare, enleva ce royaume aux Parthes, et r�tablit l�empire des Perses, dont l��tendue ne diff�rait gu�re alors de ce qu�elle est de nos jours. Vous ne voulez pas examiner ici quels �taient les premiers Babyloniens conquis par les Perses, ni comment ce peuple se vantait de quatre cent mille ans d�observations astronomiques, dont on ne put retrouver qu�une suite de dix-neuf cents ann�es du temps d�Alexandre. Vous ne voulez pas vous �carter de votre sujet pour vous rappeler l�id�e de la grandeur de Babylone, et de ces monuments plus vant�s que solides dont les ruines m�mes sont d�truites. Si quelque reste des arts asiatiques m�rite un peu notre curiosit�, ce sont les ruines de Pers�polis, d�crites dans plusieurs livres et copi�es dans plusieurs estampes. Je sais quelle admiration inspirent ces masures �chapp�es aux flambeaux dont Alexandre et la courtisane Tha�s mirent Pers�polis en cendre. Mais �tait-ce un chef-d�oeuvre de l�art qu�un palais b�ti au pied d�une cha�ne de rochers arides? Les colonnes qui sont encore debout ne sont assur�ment ni dans de belles proportions, ni d�un dessin �l�gant. Les chapiteaux, surcharg�s d�ornements grossiers, ont presque autant de hauteur que les f�ts m�mes des colonnes. Toutes les figures sont aussi lourdes et aussi s�ches que celles dont nos �glises gothiques sont encore malheureusement orn�es. Ce sont des monuments de grandeur, mais non pas de go�t; et tout nous confirme que si l�on s�arr�tait � l�histoire des arts, on ne trouverait que quatre si�cles dans les annales du monde: ceux d�Alexandre, d�Auguste, des M�dicis, et de Louis XIV. Cependant les Persans furent toujours un peuple ing�nieux. Lokman, qui est le m�me qu��sope, �tait n� � Casbin. Cette tradition est bien plus vraisemblable que celle qui le fait originaire d��thiopie, pays o� il n�y eut jamais de philosophes. Les dogmes de l�ancien Zerdust, appel� Zoroastre par les Grecs, qui ont chang� tous les noms orientaux, subsistaient encore. On leur donne neuf mille ans d�antiquit�; car les Persans, ainsi que les �gyptiens, les Indiens, les Chinois, reculent l�origine du monde autant que d�autres la rapprochent. Un second Zoroastre, sous Darius, fils d�Hystaspe, n�avait fait que perfectionner cette antique religion. C�est dans ces dogmes qu�on trouve, ainsi que dans l�Inde, l�immortalit� de l��me, et une autre vie heureuse ou malheureuse. C�est l� qu�on voit express�ment un enfer. Zoroastre, dans les �crits abr�g�s dans le Sadder, dit que Dieu lui fit voir cet enfer, et les peines r�serv�es aux m�chants. Il y voit plusieurs rois, un entre autres auquel il manquait un pied; il en demande � Dieu la raison; Dieu lui r�pond: � Ce roi pervers n�a fait qu�une action de bont� en sa vie. Il vit, en allant � la chasse, un dromadaire qui �tait li� trop loin de son auge, et qui, voulant y manger, ne pouvait y atteindre; il approcha l�auge d�un coup de pied: j�ai mis son pied dans le ciel, tout le reste est ici. � Ce trait, peu connu, fait voir l�esp�ce de philosophie qui r�gnait dans ces temps recul�s, philosophie toujours all�gorique, et quelquefois tr�s profonde. Nous avons rapport� ailleurs ce trait singulier, qu�on ne peut trop faire conna�tre(36). Vous savez que les Babyloniens furent les premiers, apr�s les Indiens, qui admirent des �tres mitoyens entre la Divinit� et l�homme. Les Juifs ne donn�rent des noms aux anges que dans le temps de leur captivit� � Babylone. Le nom de Satan para�t pour la premi�re fois dans le livre de Job; ce nom est persan, et l�on pr�tend que Job l��tait. Le nom de Rapha�l est employ� par l�auteur, quel qu�il soit, de Tobie, qui �tait captif de Ninive, et qui �crivit en chald�en. Le nom d�Isra�l m�me �tait chald�en, et signifiait voyant Dieu. Ce Sadder est l�abr�g� du Zenda-Vesta, ou du Zend, l�un des trois plus anciens livres qui soient au monde, comme nous l�avons dit dans la philosophie de l�histoire qui sert d�introduction � cet ouvrage. Ce mot Zenda-Vesta signifiait chez les Chald�ens le culte du feu; le Sadder est divis� en cent articles, que les Orientaux appellent Portes ou Puissances: il est important de les lire, si l�on vent conna�tre quelle �tait la morale de ces anciens peuples. Notre ignorante cr�dulit� se figure toujours que nous avons tout invent�, que tout est venu des Juifs et de nous, qui avons succ�d� aux Juifs; on est bien d�tromp� quand on fouille un peu dans l�antiquit�. Voici(37) quelques-unes de ces portes qui serviront � nous tirer d�erreur. ire Porte. Le d�cret du tr�s juste Dieu est que les hommes soient jug�s par le bien et le mal qu�ils auront fait: leurs actions seront pes�es dans les balances de l��quit�. Les bons habiteront la lumi�re; la foi les d�livrera de Satan. iie. Si tes vertus l�emportent sur tes p�ch�s, le ciel est ton partage; si tes p�ch�s l�emportent, l�enfer est ton ch�timent. ve. Qui donne l�aum�ne est v�ritablement un homme: c�est le plus grand m�rite dans notre sainte religion, etc. vie. C�l�bre quatre fois par jour le soleil; c�l�bre la lune au commencement du mois. N. B. Il ne dit point: Adore comme des dieux le soleil et la lune; mais: C�l�bre le soleil et la lune comme ouvrages du Cr�ateur. Les anciens Perses n��taient point ignicoles, mais d�icoles, comme le prouve invinciblement l�historien de la religion des Perses. viie. Dis: Ahunavar, et Ashim Vuhu, quand quelqu�un �ternue. N. B. On ne rapporte cet article que pour faire voir de quelle prodigieuse antiquit� est l�usage de saluer ceux qui �ternuent. ixe. Fuis surtout le p�ch� contre nature; il n�y en a point de plus grand. N. B. Ce pr�cepte fait bien voir combien Sextus Empiricus se trompe quand il dit que cette infamie �tait permise par les lois de Perse. xie. Aie soin d�entretenir le feu sacr�; c�est l��me du monde, etc. N. B. Ce feu sacr� devint un des rites de plusieurs nations. xiie. N�ensevelis point les morts dans des draps neufs, etc. N. B. Ce pr�cepte prouve combien se sont tromp�s tous les auteurs qui ont dit que les Perses n�ensevelissaient point leurs morts. L�usage d�enterrer ou de br�ler les cadavres, ou de les exposer � l�air sur des collines, a vari� souvent. Les rites changent chez tous les peuples, la morale seule ne change pas. xiiie. Aime ton p�re et ta m�re, si tu veux vivre � jamais. N. B. Voyez le D�calogue. xve. Quelque chose qu�on te pr�sente, b�nis Dieu. xixe. Marie-toi dans ta jeunesse; ce monde n�est qu�un passage: il faut que ton fils te suive, et que la cha�ne des �tres ne soit point interrompue. xxxe. Il est certain que Dieu a dit � Zoroastre: Quand on sera dans le doute si une action est bonne ou mauvaise, qu�on ne la fasse pas. N. B. Ceci est un peu contre la doctrine des opinions probables. xxxiiie. Que les grandes lib�ralit�s ne soient r�pandues que sur les plus dignes: ce qui est confi� aux indignes est perdu. xxxve. Mais s�il s�agit du n�cessaire, quand tu manges, donne aussi � manger aux chiens. xle. Quiconque exhorte les hommes � la p�nitence doit �tre sans p�ch�: qu�il ait du z�le, et que ce z�le ne soit point trompeur; qu�il ne mente jamais; que son caract�re soit bon, son �me sensible � l�amiti�, son coeur et sa langue toujours d�intelligence; qu�il soit �loign� de toute d�bauche, de toute injustice, de tout p�ch�; qu�il soit un exemple de bont�, de justice devant le peuple de Dieu. N. B. Quel exemple pour les pr�tres de tout pays! et remarquez que, dans toutes les religions de l�Orient, le peuple est appel� le peuple de Dieu. xlie. Quand les Fervardagans viendront, fais les repas d�expiation et de bienveillance; cela est agr�able au Cr�ateur. N. B. Ce pr�cepte a quelque ressemblance avec les agapes. lxviiie. Ne mens jamais; cela est inf�me, quand m�me le mensonge serait utile. N. B. Cette doctrine est bien contraire � celle du mensonge officieux. lxixe. Point de familiarit� avec les courtisanes. Ne cherche � s�duire la femme de personne. lxxe. Qu�on s�abstienne de tout vol, de toute rapine. lxxie. Que ta main, ta langue, et ta pens�e, soient pures de tout p�ch�. Dans tes afflictions, offre � Dieu ta patience; dans le bonheur, rends-lui des actions de gr�ce. xcie. Jour et nuit, pense � faire du bien: la vie est courte. Si, devant servir aujourd�hui ton prochain, tu attends � demain, fais p�nitence. C�l�bre les six Gahamb�rs: car Dieu a cr�� le monde en six fois dans l�espace d�une ann�e, etc. Dans le temps des six Gahamb�rs ne refuse personne. Un jour le grand roi Giemshid ordonna au chef de ses cuisines de donner � manger � tous ceux qui se pr�senteraient; le mauvais g�nie ou Satan se pr�senta sous la forme d�un voyageur; quand il eut d�n�, il demanda encore � manger, Giemshid ordonna qu�on lui serv�t un boeuf; Satan ayant mang� le boeuf, Giemshid lui fit servir des chevaux; Satan en demanda encore d�autres. Alors le juste Dieu envoya l�ange Behman, qui chassa le diable; mais l�action de Giemshid fut agr�able � Dieu. N. B. On reconna�t bien le g�nie oriental dans cette all�gorie. Ce sont l� les principaux dogmes des anciens Perses. Presque tous sont conformes � la religion naturelle de tous les peuples du monde; les c�r�monies sont partout diff�rentes; la vertu est partout la m�me; c�est qu�elle vient de Dieu, le reste est des hommes. Nous remarquerons seulement que les Parsis eurent toujours un bapt�me, et jamais la circoncision. Le bapt�me est commun � toutes les anciennes nations de l�Orient; la circoncision des �gyptiens, des Arabes et des Juifs, est infiniment post�rieure: car rien n�est plus naturel que de se laver; et il a fallu bien des si�cles avant d�imaginer qu�une op�ration contre la nature et contre la pudeur p�t plaire � l��tre des �tres. Nous passons tout ce qui concerne des c�r�monies inutiles pour nous, ridicules � nos yeux, li�es � des usages que nous ne connaissons plus. Nous supprimons aussi toutes les amplifications orientales, et toutes ces figures gigantesques, incoh�rentes et fausses, si famili�res � tous ces peuples, chez lesquels il n�y a peut-�tre jamais eu que l�auteur des fables attribu�es � �sope qui ait �crit naturellement. Nous savons assez que le bon go�t n�a jamais �t� connu dans l�Orient, parce que les hommes, n�y ayant jamais v�cu en soci�t� avec les femmes, et ayant presque toujours �t� dans la retraite, n�eurent pas les m�mes occasions de se former l�esprit qu�eurent les Grecs et les Romains. Otez aux Arabes, aux Persans, aux Juifs, le soleil et la lune, les montagnes et les vall�es, les dragons et les basilics, il ne leur reste presque plus de po�sie. Il suffit de savoir que ces pr�ceptes de Zoroastre, rapport�s dans le Sadder, sont de l�antiquit� la plus haute, qu�il y est parl� de rois dont B�rose lui-m�me ne fait pas mention. Nous ne savons pas quel �tait le premier Zoroastre, en quel temps il vivait, si c�est le Brama des Indiens, et l�Abraham des Juifs; mais nous savons, � n�en pouvoir douter, que sa religion enseignait la vertu. C�est le but essentiel de toutes les religions; elles ne peuvent jamais en avoir eu d�autre; car il n�est pas dans la nature humaine, quelque abrutie qu�elle puisse �tre, de croire d�abord � un homme qui viendrait enseigner le crime. Les dogmes du Sadder nous prouvent encore que les Perses n��taient point idol�tres. Notre ignorante t�m�rit� accusa longtemps d�idol�trie les Persans, les Indiens, les Chinois, et jusqu�aux mahom�tans, si attach�s � l�unit� de Dieu qu�ils nous traitent nous-m�mes d�idol�tres. Tous nos anciens livres italiens, fran�ais, espagnols, appellent les mahom�tans pa�ens, et leur empire la paganie. Nous ressemblions, dans ces temps-l�, aux Chinois, qui se croyaient le seul peuple raisonnable, et qui n�accordaient pas aux autres hommes la figure humaine. La raison est toujours venue tard; c�est une divinit� qui n�est apparue qu�� peu de personnes. Les Juifs imput�rent aux chr�tiens des repas de Thyeste, et des noces d�Oedipe, comme les chr�tiens aux pa�ens; toutes les sectes s�accus�rent mutuellement des plus grands crimes: l�univers s�est calomni�. La doctrine des deux principes est de Zoroastre. Orosmade, ou Oromaze, le dieu des jours, et Arimane, le g�nie des t�n�bres, sont l�origine du manich�isme. C�est l�Osiris et le Typhon des �gyptiens, c�est la Pandore des Grecs; c�est le vain effort de tous les sages pour expliquer l�origine du bien et du mal. Cette th�ologie des mages fut respect�e dans l�Orient sous tous les gouvernements; et, au milieu de toutes les r�volutions, l�ancienne religion s��tait toujours soutenue en Perse: ni les dieux des Grecs, ni d�autres divinit�s n�avaient pr�valu. Noushirvan, ou Cosro�s le Grand, sur la fin du vie si�cle, avait �tendu son empire dans une partie de l�Arabie P�tr�e, et de celle que l�on nommait Heureuse. Il en avait chass� les Abyssins, demi-chr�tiens qui l�avaient envahie. Il proscrivit, autant qu�il le put, le christianisme de ses propres �tats, forc� � cette s�v�rit� par le crime d�un fils de sa femme, qui, s��tant fait chr�tien, se r�volta contre lui(38). Les enfants du grand Noushirvan, indignes d�un tel p�re, d�solaient la Perse par des guerres civiles et par des parricides. Les successeurs du l�gislateur Justinien avilissaient le nom de l�empire. Maurice venait d��tre d�tr�n� par les armes de Phocas, par les intrigues du patriarche Cyriaque, par celles de quelques �v�ques, que Phocas punit ensuite de l�avoir servi. Le sang de Maurice et de ses cinq fils avait coul� sous la main du bourreau; et le pape Gr�goire le Grand, ennemi des patriarches de Constantinople, t�chait d�attirer le tyran Phocas dans son parti, en lui prodiguant des louanges, et en condamnant la m�moire de Maurice, qu�il avait lou� pendant sa vie. L�empire de Rome en Occident �tait an�anti. Un d�luge de barbares, Goths, H�rules, Huns, Vandales, Francs, inondait l�Europe, quand Mahomet jetait, dans les d�serts de l�Arabie, les fondements de la religion et de la puissance musulmanes. CHAP. VI. � De l�Arabie et de Mahomet(39). De tous les l�gislateurs et de tous les conqu�rants, il n�en est aucun dont la vie ait �t� �crite avec plus d�authenticit� et dans un plus grand d�tail par ses contemporains que celle de Mahomet. Otez de cette vie les prodiges dont cette partie du monde fut toujours infatu�e, le reste est d�une v�rit� reconnue. Il naquit dans la ville de Mecca, que nous nommons la Mecque, l�an 569 de notre �re vulgaire, au mois de mai. Son p�re s�appelait Abdalla, sa m�re �mine: il n�est pas douteux que sa famille ne fut une des plus consid�r�es de la premi�re tribu, qui �tait celle des Coracites. Mais la g�n�alogie qui le fait descendre d�Abraham en droite ligne est une de ces fables invent�es par ce d�sir si naturel d�en imposer aux hommes. Les moeurs et les superstitions des premiers �ges que nous connaissons s��taient conserv�es dans l�Arabie. Ou le voit par le voeu que fit son grand-p�re Abdalla-Moutaleb de sacrifier un de ses enfants. Une pr�tresse de la Mecque lui ordonna de racheter ce fils pour quelques chameaux, que l�exag�ration arabe fait monter au nombre de cent. Cette pr�tresse �tait consacr�e au culte d�une �toile, qu�on croit avoir �t� celle de Sirius, car chaque tribu avait son �toile ou sa plan�te(40). On rendait aussi un culte � des g�nies, � des dieux mitoyens; mais on reconnaissait un dieu sup�rieur, et c�est en quoi presque tous les peuples se sont accord�s. Abdalla-Moutaleb v�cut, dit-on, cent dix ans. Son petit-fils Mahomet porta les armes d�s l��ge de quatorze ans dans une guerre sur les confins de la Syrie; r�duit � la pauvret�, un de ses oncles le donna pour facteur � une veuve nomm�e Cadige, qui faisait en Syrie un n�goce consid�rable: il avait alors vingt-cinq ans. Cette veuve �pousa bient�t son facteur, et l�oncle de Mahomet, qui fit ce mariage, donna douze onces d�or � son neveu: environ neuf cents francs de notre monnaie furent tout le patrimoine de celui qui devait changer la face de la plus grande et de la plus belle partie du monde. Il v�cut obscur avec sa premi�re femme Cadige jusqu�� l��ge de quarante ans. Il ne d�ploya qu�� cet �ge les talents qui le rendaient sup�rieur � ses compatriotes. Il avait une �loquence vive et forte, d�pouill�e d�art et de m�thode, telle qu�il la fallait � des Arabes; un air d�autorit� et d�insinuation, anim� par des yeux per�ants et par une physionomie heureuse; l�intr�pidit� d�Alexandre, sa lib�ralit�, et la sobri�t� dont Alexandre aurait eu besoin pour �tre un grand homme en tout. L�amour, qu�un temp�rament ardent lui rendait n�cessaire, et qui lui donna tant de femmes et de concubines, n�affaiblit ni son courage, ni son application, ni sa sant� c�est ainsi qu�en parlent les contemporains, et ce portrait est justifi� par ses actions. Apr�s avoir bien connu le caract�re de ses concitoyens, leur ignorance, leur cr�dulit�, et leur disposition � l�enthousiasme, il vit qu�il pouvait s��riger en proph�te. Il forma le dessein d�abolir dans sa patrie le sabisme, qui consiste dans le m�lange du culte de Dieu et de celui des astres; le juda�sme, d�test� de toutes les nations, et qui prenait une grande sup�riorit� dans l�Arabie; enfin le christianisme, qu�il ne connaissait que par les abus de plusieurs sectes r�pandues autour de son pays. Il pr�tendait r�tablir le culte simple d�Abraham ou Ibrahim, dont il se disait descendu, et rappeler les hommes � l�unit� d�un dieu, dogme qu�il s�imaginait �tre d�figur� dans toutes les religions. C�est en effet ce qu�il d�clare express�ment dans le troisi�me Sura ou chapitre de son Koran. � Dieu conna�t, et vous ne connaissez pas. Abraham n��tait ni juif ni chr�tien, mais il �tait de la vraie religion. Son coeur �tait r�sign� � Dieu; il n��tait point du nombre des idol�tres. � Il est � croire que Mahomet, comme tous les enthousiastes, violemment frapp� de ses id�es, les d�bita d�abord de bonne foi, les fortifia par des r�veries, se trompa lui-m�me en trompant les autres, et appuya enfin, par des fourberies n�cessaires, une doctrine qu�il croyait bonne. Il commen�a par se faire croire dans sa maison, ce qui �tait probablement le plus difficile; sa femme et le jeune Ali mari de sa fille, Fatime, furent ses premiers disciples. Ses concitoyens s��lev�rent contre lui; il devait bien s�y attendre: sa r�ponse aux menaces des Coracites marque � la fois son caract�re et la mani�re de s�exprimer commune de sa nation. � Quand vous viendriez � moi, dit-il, avec le soleil � la droite et la lune � la gauche, je ne reculerais pas dans ma carri�re. � Il n�avait encore que seize disciples, en comptant quatre femmes, quand il fut oblig� de les faire sortir de la Mecque, o� ils �taient pers�cut�s, et de les envoyer pr�cher sa religion en �thiopie. Pour lui, il osa rester � la Mecque, o� il affronta ses ennemis, et il fit de nouveaux pros�lytes qu�il envoya encore en �thiopie, au nombre de cent. Ce qui affermit le plus sa religion naissante, ce fut la conversion d�Omar, qui l�avait longtemps pers�cut�. Omar, qui depuis devint un si grand conqu�rant, s��cria, dans une assembl�e nombreuse: � J�atteste qu�il n�y a qu�un Dieu, qu�il n�a ni compagnon ni associ�, et que Mahomet est son serviteur et son proph�te. � Le nombre de ses ennemis l�emportait encore sur ses partisans. Ses disciples se r�pandirent dans M�dine; ils y form�rent une faction consid�rable. Mahomet, pers�cut� dans la Mecque, et condamn� � mort, s�enfuit � M�dine. Cette fuite, qu�on nomme h�gire(41), devint l��poque de sa gloire et de la fondation de son empire. De fugitif il devint conqu�rant. S�il n�avait pas �t� pers�cut�, il n�aurait peut-�tre pas r�ussi. R�fugi� � M�dine, il y persuada le peuple et l�asservit. Il battit d�abord, avec cent treize hommes, les Mecquois, qui �taient venus fondre sur lui au nombre de mille. Cette victoire, qui fut un miracle aux yeux de ses sectateurs, les persuada que Dieu combattait pour eux, comme eux pour lui. D�s la premi�re victoire, ils esp�r�rent la conqu�te du monde. Mahomet prit la Mecque, vit ses pers�cuteurs � ses pieds, conquit en neuf ans, par la parole et par les armes, toute l�Arabie, pays aussi grand que la Perse, et que les Perses ni les Romains n�avaient pu conqu�rir. Il se trouvait � la t�te de quarante mille hommes tous enivr�s de son enthousiasme. Dans ses premiers succ�s, il avait �crit au roi de Perse Cosro�s Second; � l�empereur H�raclius; au prince des Cophtes, gouverneur d��gypte; au roi des Abyssins; � un roi nomm� Mondar, qui r�gnait dans une province pr�s du golfe Persique. Il osa leur proposer d�embrasser sa religion; et, ce qui est �trange, c�est que de ces princes il y en eut deux qui se firent mahom�tans: ce furent le roi d�Abyssinie, et ce Mondar. Cosro�s d�chira la lettre de Mahomet avec indignation. H�raclius r�pondit par des pr�sents. Le prince des Cophtes lui envoya une fille qui passait pour un chef-d�oeuvre de la nature, et qu�on appelait la belle Marie. Mahomet, au bout de neuf ans, se croyant assez fort pour �tendre ses conqu�tes et sa religion chez les Grecs et chez les Perses, commen�a par attaquer la Syrie, soumise alors � H�raclius, et lui prit quelques villes. Cet empereur, ent�t� de disputes m�taphysiques de religion, et qui avait pris le parti des monoth�lites, essuya en peu de temps deux propositions bien singuli�res, l�une de la part de Cosro�s Second, qui l�avait longtemps vaincu, et l�autre de la part de Mahomet. Cosro�s voulait qu�H�raclius embrass�t la religion des mages, et Mahomet qu�il se f�t musulman. Le nouveau proph�te donnait le choix � ceux qu�il voulait subjuguer d�embrasser sa secte, ou de payer un tribut. Ce tribut �tait r�gl� par l�Alcoran � treize dragmes d�argent par an pour chaque chef de famille. Une taxe si modique est une preuve que les peuples qu�il soumit �taient pauvres. Le tribut a augment� depuis. De tous les l�gislateurs qui ont fond� des religions, il est le seul qui ait �tendu la sienne par les conqu�tes. D�autres peuples ont port� leur culte avec le fer et le feu chez des nations �trang�res; mais nul fondateur de secte n�avait �t� conqu�rant. Ce privil�ge unique est aux yeux des musulmans l�argument le plus fort que la Divinit� prit soin elle-m�me de seconder leur proph�te. Enfin Mahomet, ma�tre de l�Arabie, et redoutable � tous ses voisins, attaqu� d�une maladie mortelle � M�dine, � l��ge de soixante-trois ans et demi(42), voulut que ses derniers moments parussent ceux d�un h�ros et d�un juste: � Que celui � qui j�ai fait violence et injustice paraisse, s��cria-t-il, et je suis pr�t � lui faire r�paration. � Un homme se leva, qui lui redemanda quelque argent; Mahomet le lui fit donner, et expira peu de temps apr�s, regard� comme un grand homme par ceux m�me qui le connaissaient pour un imposteur, et r�v�r� comme un proph�te par tout le reste. Ce n��tait pas sans doute un ignorant, comme quelques-uns l�ont pr�tendu. Il fallait bien m�me qu�il f�t tr�s savant pour sa nation et pour son temps, puisqu�on a de lui quelques aphorismes de m�decine, et qu�il r�forma le calendrier des Arabes, comme C�sar celui des Romains. Il se donne, � la v�rit�, le titre de proph�te non lettr�; mais on peut savoir �crire, et ne pas s�arroger le nom de savant. Il �tait po�te; la plupart des derniers versets de ses chapitres sont rim�s; le reste est en prose cadenc�e. La po�sie ne servit pas peu � rendre son Alcoran respectable. Les Arabes faisaient un tr�s grand cas de la po�sie; et lorsqu�il y avait un bon po�te dans une tribu, les autres tribus envoyaient une ambassade de f�licitations � celle qui avait produit un auteur, qu�on regardait comme inspir� et comme utile. On affichait les meilleures po�sies dans le temple de la Mecque; et quand on y afficha le second chapitre de Mahomet, qui commence ainsi: � Il ne faut point douter; c�est ici la science des justes, de ceux qui croient aux myst�res, qui prient quand il le faut, qui donnent avec g�n�rosit�, etc. � alors le premier po�te de la Mecque, nomm� Abid(43), d�chira ses propres vers affich�s au temple, admira Mahomet, et se rangea sous sa loi(44). Voil� des moeurs, des usages, des faits si diff�rents de tout ce qui se passe parmi nous qu�ils doivent nous montrer combien le tableau de l�univers est vari�, et combien nous devons �tre en garde contre notre habitude de juger de tout par nos usages. Les Arabes contemporains �crivirent la vie de Mahomet dans le plus grand d�tail. Tout y ressent la simplicit� barbare des temps qu�on nomme h�ro�ques. Son contrat de mariage avec sa premi�re femme Cadige est exprim� en ces mots: � Attendu que Cadige est amoureuse de Mahomet, et Mahomet pareillement amoureux d�elle. � On voit quels repas appr�taient ses femmes: on apprend le nom de ses �p�es et de ses chevaux. On peut remarquer surtout dans son peuple des moeurs conformes � celles des anciens H�breux (je ne parle ici que des moeurs); la m�me ardeur � courir au combat, au nom de la Divinit�; la m�me soif du butin, le m�me partage des d�pouilles, et tout se rapportant � cet objet. Mais, en ne consid�rant ici que les choses humaines, et en faisant toujours abstraction des jugements de Dieu et de ses voies inconnues, pourquoi Mahomet et ses successeurs, qui commenc�rent leurs conqu�tes pr�cis�ment comme les Juifs, firent-ils de si grandes choses, et les Juifs de si petites? Ne serait-ce point parce que les musulmans eurent le plus grand soin de soumettre les vaincus � leur religion, tant�t par la force, tant�t par la persuasion? Les H�breux, au contraire, associ�rent rarement les �trangers � leur culte. Les musulmans arabes incorpor�rent � eux les autres nations; les H�breux s�en tinrent toujours s�par�s. Il para�t enfin que les Arabes eurent un enthousiasme plus courageux, une politique plus g�n�reuse et plus hardie. Le peuple h�breu avait en horreur les autres nations, et craignit toujours d��tre asservi; le peuple arabe, au contraire, voulut attirer tout � lui, et se crut fait pour dominer. Si ces Isma�lites ressemblaient aux Juifs par l�enthousiasme et la soif du pillage, ils �taient prodigieusement sup�rieurs par le courage, par la grandeur d��me, par la magnanimit�: leur histoire, ou vraie, ou fabuleuse, avant Mahomet, est remplie d�exemples d�amiti� tels que la Gr�ce en inventa dans les fables de Pylade et d�Oreste, de Th�s�e et de Piritho�s. L�histoire des Barm�cides n�est qu�une suite de g�n�rosit�s inou�es qui �l�vent l��me. Ces traits caract�risent une nation. On ne voit, au contraire, dans toutes les annales du peuple h�breu, aucune action g�n�reuse. Ils ne connaissent ni l�hospitalit�, ni la lib�ralit�, ni la cl�mence. Leur souverain bonheur est d�exercer l�usure avec les �trangers; et cet esprit d�usure, principe de toute l�chet�, est tellement enracin� dans leurs coeurs, que c�est l�objet continuel des figures qu�ils emploient dans l�esp�ce d��loquence qui leur est propre. Leur gloire est de mettre � feu et � sang les petits villages dont ils peuvent s�emparer. Ils �gorgent les vieillards et les enfants; ils ne r�servent que les filles nubiles; ils assassinent leurs ma�tres quand ils sont esclaves; ils ne savent jamais pardonner quand ils sont vainqueurs; ils sont les ennemis du genre humain. Nulle politesse, nulle science, nul art perfectionn� dans aucun temps chez cette nation atroce. Mais, d�s le second si�cle de l�h�gire, les Arabes deviennent les pr�cepteurs de l�Europe dans les sciences et dans les arts, malgr� leur loi qui semble l�ennemie des arts. La derni�re volont� de Mahomet ne fut point ex�cut�e. Il avait nomm� Ali, son gendre, �poux de Fatime, pour l�h�ritier de son empire. Mais l�ambition, qui l�emporte sur le fanatisme m�me, engagea les chefs de son arm�e � d�clarer calife, c�est-�-dire vicaire du proph�te, le vieux Abub�ker, son beau-p�re, dans l�esp�rance qu�ils pourraient bient�t eux-m�mes partager la succession. Ali resta dans l�Arabie, attendant le temps de se signaler. Cette division fut la premi�re semence du grand schisme qui s�pare aujourd�hui les sectateurs d�Omar et ceux d�Ali, les Sunni et les Chias, les Turcs et les Persans modernes. Abub�ker rassembla d�abord en un corps les feuilles �parses de l�Alcoran. On lut, en pr�sence de tous les chefs, les chapitres de ce livre, �crits les uns sur des feuilles de palmier, les autres sur du parchemin; et on �tablit ainsi son authenticit� invariable. Le respect superstitieux pour ce livre alla jusqu�� se persuader que l�original avait �t� �crit dans le ciel. Toute la question fut de savoir s�il avait �t� �crit de toute �ternit�, ou seulement au temps de Mahomet: les plus d�vots se d�clar�rent pour l��ternit�. Bient�t Abub�ker mena ses musulmans en Palestine, et y d�fit le fr�re d�H�raclius. Il mourut peu apr�s, avec la r�putation du plus g�n�reux de tous les hommes, n�ayant jamais pris pour lui qu�environ quarante sous de notre monnaie par jour, de tout le butin qu�on partageait, et ayant fait voir combien le m�pris des petits int�r�ts peut s�accorder avec l�ambition que les grands int�r�ts inspirent. Abub�ker passe chez les Osmanlis pour un grand homme et pour un musulman fid�le: c�est un des saints de l�Alcoran. Les Arabes rapportent son testament, con�u en ces termes: � Au nom de Dieu tr�s mis�ricordieux, voici le testament d�Abub�ker, fait dans le temps qu�il est pr�t � passer de ce monde � l�autre; dans le temps o� les infid�les croient, o� les impies cessent de douter, et o� les menteurs disent la v�rit�. � Ce d�but semble �tre d�un homme persuad�. Cependant Abub�ker, beau-p�re de Mahomet, avait vu ce proph�te de bien pr�s. Il faut qu�il ait �t� tromp� lui-m�me par le proph�te, ou qu�il ait �t� le complice d�une imposture illustre, qu�il regardait comme n�cessaire. Sa place lui ordonnait d�en imposer aux hommes pendant sa vie et � sa mort. Omar, �lu apr�s lui, fut un des plus rapides conqu�rants qui aient d�sol� la terre. Il prend d�abord Damas, c�l�bre par la fertilit� de son territoire, par les ouvrages d�acier les meilleurs de l�univers, par ces �toffes de soie qui portent encore son nom. Il chasse de la Syrie et de la Ph�nicie les Grecs qu�on appelait Romains(45). Il re�oit � composition, apr�s un long si�ge, la ville de J�rusalem, presque toujours occup�e par des �trangers qui se succ�d�rent les uns aux autres, depuis que David l�eut enlev�e � ses anciens citoyens: ce qui m�rite la plus grande attention, c�est qu�il laissa aux juifs et aux chr�tiens, habitants de J�rusalem, une pleine libert� de conscience. Dans le m�me temps, les lieutenants d�Omar s�avan�aient en Perse. Le dernier des rois persans, que nous appelons Hormisdas IV, livre bataille aux Arabes, � quelques lieues de Madain, devenue la capitale de cet empire. Il perd la bataille et la vie. Les Perses passent sous la domination d�Omar, plus facilement qu�ils n�avaient subi le joug d�Alexandre. Alors tomba cette ancienne religion des mages que le vainqueur de Darius avait respect�e; car il ne toucha jamais au culte des peuples vaincus. Les mages, adorateurs d�un seul dieu, ennemis de tout simulacre, r�v�raient dans le feu, qui donne la vie � la nature, l�embl�me de la Divinit�. Ils regardaient leur religion comme la plus ancienne et la plus pure. La connaissance qu�ils avaient des math�matiques, de l�astronomie, et de l�histoire, augmentait leur m�pris pour leurs vainqueurs, alors ignorants. Ils ne purent abandonner une religion consacr�e par tant de si�cles, pour une secte ennemie qui venait de na�tre. La plupart se retir�rent aux extr�mit�s de la Perse et de l�Inde. C�est l� qu�ils vivent aujourd�hui, sous le nom de Gaures ou de Gu�bres, de Parsis, d�Ignicoles; ne se mariant qu�entre eux, entretenant le feu sacr�, fid�les � ce qu�ils connaissent de leur ancien culte; mais ignorants, m�pris�s, et, � leur pauvret� pr�s, semblables aux Juifs si longtemps dispers�s sans s�allier aux autres nations, et plus encore aux Banians, qui ne sont �tablis et dispers�s que dans l�Inde et en Perse. Il resta un grand nombre de familles gu�bres ou ignicoles � Ispahan, jusqu�au temps de Sha-Abbas qui les bannit, comme Isabelle chassa les Juifs d�Espagne. Ils ne furent tol�r�s dans les faubourgs de cette ville que sous ses successeurs. Les ignicoles maudissent depuis longtemps dans leurs pri�res Alexandre et Mahomet; il est � croire qu�ils y ont joint Sha-Abbas. Tandis qu�un lieutenant d�Omar subjugue la Perse, un autre enl�ve l��gypte enti�re aux Romains, et une grande partie de la Libye. C�est dans cette conqu�te que fut br�l�e la fameuse biblioth�que d�Alexandrie, monument des connaissances et des erreurs des hommes, commenc� par Ptol�m�e Philadelphe, et augment� par tant de rois. Alors les Sarrasins ne voulaient de science que l�Alcoran, mais ils faisaient d�j� voir que leur g�nie pouvait s��tendre � tout. L�entreprise de renouveler en �gypte l�ancien canal creus� par les rois, et r�tabli ensuite par Trajan, et de rejoindre ainsi le Nil � la mer Rouge, est digne des si�cles les plus �clair�s. Un gouverneur d��gypte entreprend ce grand travail sous le califat d�Omar, et en vient � bout. Quelle diff�rence entre le g�nie des Arabes et celui des Turcs! Ceux-ci ont laiss� p�rir un ouvrage dont la conservation valait mieux que la conqu�te d�une grande province. Les amateurs de l�antiquit�, ceux qui se plaisent � comparer les g�nies des nations, verront avec plaisir combien les moeurs, les usages du temps de Mahomet, d�Abub�ker, d�Omar, ressemblaient aux moeurs antiques dont Hom�re a �t� le peintre fid�le. On voit les chefs d�fier � un combat singulier les chefs ennemis; on les voit s�avancer hors des rangs et combattre aux yeux des deux arm�es, spectatrices immobiles. Ils s�interrogent l�un l�autre, ils se parlent, ils se bravent, ils invoquent Dieu avant d�en venir aux mains. On livra plusieurs combats singuliers dans ce genre au si�ge de Damas. Il est �vident que les combats des Amazones, dont parlent Hom�re et H�rodote, ne sont point fond�s sur des fables. Les femmes de la tribu d�Imiar, de l�Arabie Heureuse, �taient guerri�res, et combattaient dans les arm�es d�Abub�ker et d�Omar. On ne doit pas croire qu�il y ait jamais eu un royaume des Amazones, o� les femmes v�cussent sans hommes; mais dans les temps et dans les pays o� l�on menait une vie agreste et pastorale, il n�est pas surprenant que des femmes, aussi durement �lev�es que les hommes, aient quelquefois combattu comme eux. On voit surtout au si�ge de Damas une de ces femmes, de la tribu d�Imiar, venger la mort de son mari tu� � ses c�t�s, et percer d�un coup de fl�che le commandant de la ville. Rien ne justifie plus l�Arioste et le Tasse, qui dans leurs po�mes font combattre tant d�h�ro�nes. L�histoire vous en pr�sentera plus d�une dans le temps de la chevalerie. Ces usages, toujours tr�s rares, paraissent aujourd�hui incroyables, surtout depuis que l�artillerie ne laisse plus agir la valeur, l�adresse, l�agilit� de chaque combattant, et que les arm�es sont devenues des esp�ces de machines r�guli�res qui se meuvent comme par des ressorts. Les discours des h�ros arabes � la t�te des arm�es, ou dans les combats singuliers, ou en jurant des tr�ves, tiennent tous de ce naturel qu�on trouve dans Hom�re; mais ils ont incomparablement plus d�enthousiasme et de sublime. Vers l�an 11 de l�h�gire, dans une bataille entre l�arm�e d�H�raclius et celle des Sarrasins, le g�n�ral mahom�tan, nomm� D�rar, est pris; les Arabes en sont �pouvant�s. Rasi, un de leurs capitaines, court � eux: � Qu�importe, leur dit-il, que D�rar soit pris ou mort? Dieu est vivant et vous regarde: combattez. � Il leur fait tourner t�te, et remporte la victoire. Un autre s��crie: � Voil� le ciel, combattez pour Dieu, et il vous donnera la terre. � Le g�n�ral Kaled prend dans Damas la fille d�H�raclius et la renvoie sans ran�on: on lui demande pourquoi il en use ainsi: � C�est, dit-il, que j�esp�re reprendre bient�t la fille avec le p�re dans Constantinople. � Quand le calife Moavia, pr�t d�expirer, l�an 60 de l�h�gire, fit assurer � son fils Iesid le tr�ne des califes, qui jusqu�alors �tait �lectif, il dit: � Grand Dieu! si j�ai �tabli mon fils dans le califat, parce que je l�en ai cru digne, je te prie d�affermir mon fils sur le tr�ne; mais si je n�ai agi que comme p�re, je te prie de l�en pr�cipiter. � Tout ce qui arrive alors caract�rise un peuple sup�rieur. Les succ�s de ce peuple conqu�rant semblent dus encore plus � l�enthousiasme qui l�anime qu�� ses conducteurs: car Omar est assassin� par un esclave perse, l�an 653 de notre �re. Othman, son successeur, l�est en 655, dans une �meute. Ali, ce fameux gendre de Mahomet, n�est �lu et ne gouverne qu�au milieu des troubles. Il meurt assassin� au bout de cinq ans, comme ses pr�d�cesseurs et cependant les armes musulmanes sont toujours heureuses. Ce calife Ali, que les Persans r�v�rent aujourd�hui, et dont ils suivent les principes, en opposition � ceux d�Omar, avait transf�r� le si�ge des califes de la ville de M�dine, o� Mahomet est enseveli, dans celle de Cufa, sur les bords de l�Euphrate: � peine en reste-t-il aujourd�hui des ruines. C�est le sort de Babylone, de S�leucie, et de toutes les anciennes villes de la Chald�e, qui n��taient b�ties que de briques. Il est �vident que le g�nie du peuple arabe, mis en mouvement par Mahomet, fit tout de lui-m�me pendant pr�s de trois si�cles, et ressembla en cela au g�nie des anciens Romains. C�est en effet sous Valid, le moins guerrier des califes, que se font les plus grandes conqu�tes. Un de ses g�n�raux �tend son empire jusqu�� Samarcande, en 707. Un autre attaque en m�me temps l�empire des Grecs vers la mer Noire. Un autre, en 711, passe d��gypte en Espagne, soumise ais�ment tour � tour par les Carthaginois, par les Romains, par les Goths et les Vandales, et enfin par ces Arabes qu�on nomme Maures. Ils y �tablirent d�abord le royaume de Cordoue. Le sultan d��gypte secoue � la v�rit� le joug du grand calife de Bagdad; et Abd�rame, gouverneur de l�Espagne conquise, ne reconna�t plus le sultan d��gypte: cependant, tout plie encore sous les armes musulmanes. Cet Abd�rame, petit-fils du calife Hescham, prend les royaumes de Castille, de Navarre, de Portugal, d�Aragon. Il s��tablit en Languedoc; il s�empare de la Guienne et du Poitou, et sans Charles Martel, qui lui �ta la victoire et la vie, la France �tait une province mahom�tane. Apr�s le r�gne de dix-neuf califes de la maison des Ommiades commence la dynastie des califes Abassides, vers l�an 752 de notre �re. Abougiafar-Almanzor, second calife Abasside, fixa le si�ge de ce grand empire � Bagdad, au del� de l�Euphrate, dans la Chald�e. Les Turcs disent qu�il en jeta les fondements. Les Persans assurent qu�elle �tait tr�s ancienne, et qu�il ne fit que la r�parer. C�est cette ville qu�on appelle quelquefois Babylone, et qui a �t� le sujet de tant de guerres entre la Perse et la Turquie. La domination des califes dura six cent cinquante-cinq ans. Despotiques dans la religion comme dans le gouvernement, ils n��taient point ador�s ainsi que le grand lama, mais ils avaient une autorit� plus r�elle; et dans le temps m�me de leur d�cadence, ils furent respect�s des princes qui les pers�cutaient. Tous ces sultans, turcs, arabes, tartares, re�urent l�investiture des califes avec bien moins de contestation que plusieurs princes chr�tiens ne l�ont re�ue des papes. On ne baisait point les pieds du calife; mais on se prosternait sur le seuil de son palais. Si jamais puissance a menac� toute la terre, c�est celle de ces califes; car ils avaient le droit du tr�ne et de l�autel, du glaive et de l�enthousiasme. Leurs ordres �taient autant d�oracles, et leurs soldats autant de fanatiques. D�s l�an 671, ils assi�g�rent Constantinople, qui devait un jour devenir mahom�tane; les divisions, presque in�vitables parmi tant de chefs audacieux, n�arr�t�rent pas leurs conqu�tes. Ils ressembl�rent en ce point aux anciens Romains, qui parmi leurs guerres civiles avaient subjugu� l�Asie Mineure. A mesure que les mahom�tans devinrent puissants, ils se polirent. Ces califes, toujours reconnus pour souverains de la religion, et, en apparence, de l�empire, par ceux qui ne re�oivent plus leurs ordres de si loin, tranquilles dans leur nouvelle Babylone, y font bient�t rena�tre les arts. Aaron-al-Raschild, contemporain de Charlemagne, plus respect� que ses pr�d�cesseurs, et qui sut se faire ob�ir jusqu�en Espagne et aux Indes, ranima les sciences, fit fleurir les arts agr�ables et utiles, attira les gens de lettres, composa des vers, et fit succ�der dans ses vastes �tats la politesse � la barbarie. Sous lui les Arabes, qui adoptaient d�j� les chiffres indiens, les apport�rent en Europe. Nous ne conn�mes, en Allemagne et en France, le cours des astres que par le moyen de ces m�mes Arabes. Le mot seul d�Almanach en est encore un t�moignage. L�Almageste de Ptol�m�e fut alors traduit du grec en arabe par l�astronome Ben-Hona�n. Le calife Almamon fit mesurer g�om�triquement un degr� du m�ridien, pour d�terminer la grandeur de la terre: op�ration qui n�a �t� faite en France que plus de huit cents ans apr�s, sous Louis XIV. Ce m�me astronome, Ben-Hona�n, poussa ses observations assez loin, reconnut ou que Ptol�m�e avait fix� la plus grande d�clinaison du soleil trop au septentrion, ou que l�obliquit� de l��cliptique avait chang�. Il vit m�me que la p�riode de trente-six mille ans, qu�on avait assign�e au mouvement pr�tendu des �toiles fixes d�occident en orient, devait �tre beaucoup raccourcie. La chimie et la m�decine �taient cultiv�es par les Arabes. La chimie, perfectionn�e aujourd�hui par nous, ne nous fut connue que par eux. Nous leur devons de nouveaux rem�des, qu�on nomme les minoratifs, plus doux et plus salutaires que ceux qui �taient auparavant en usage dans l��cole d�Hippocrate et de Galien. L�alg�bre fut une de leurs inventions. Ce terme le montre encore assez; soit qu�il d�rive du mot Algiabarat, soit plut�t qu�il porte le nom du fameux Arabe Geber, qui enseignait cet art dans notre viiie si�cle. Enfin, d�s le second si�cle de Mahomet, il fallut que les chr�tiens d�Occident s�instruisissent chez les musulmans. Une preuve infaillible de la sup�riorit� d�une nation dans les arts de l�esprit, c�est la culture perfectionn�e de la po�sie. Je ne parle pas de cette po�sie enfl�e et gigantesque, de ce ramas de lieux communs et insipides sur le soleil, la lune et les �toiles, les montagnes et les mers; mais de cette po�sie sage et hardie, telle qu�elle fleurit du temps d�Auguste, telle qu�on l�a vue rena�tre sous Louis XIV. Cette po�sie d�image et de sentiment fut connue du temps d�Aaron-al-Raschild. En voici, entre autres exemples, un qui m�a frapp�, et que je rapporte ici parce qu�il est court. Il s�agit de la c�l�bre disgr�ce de Giafar le Barm�cide.
CHAP. VII(46). � De l�Alcoran, et de la loi musulmane. Examen si la religion musulmane �tait nouvelle, et si elle a �t� pers�cutante. Le pr�c�dent chapitre a pu nous donner quelque connaissance des moeurs de Mahomet et de ses Arabes, par qui une grande partie de la terre �prouva une r�volution si grande et si prompte: il faut tracer � pr�sent une peinture fid�le de leur religion. C�est un pr�jug� r�pandu parmi nous que le mahom�tisme n�a fait de si grands progr�s que parce qu�il favorise les inclinations voluptueuses. On ne fait pas r�flexion que toutes les anciennes religions de l�Orient ont admis la pluralit� des femmes. Mahomet en r�duisit � quatre le nombre illimit� jusqu�alors. Il est dit que David avait dix-huit femmes, et Salomon sept cents, avec trois cents concubines. Ces rois buvaient du vin avec leurs compagnes. C��tait donc la religion juive qui �tait voluptueuse, et celle de Mahomet �tait s�v�re. C�est un grand probl�me parmi les politiques, si la polygamie est utile � la soci�t� et � la propagation. L�Orient a d�cid� cette question dans tous les si�cles, et la nature est d�accord avec les peuples orientaux, dans presque toute esp�ce animale chez qui plusieurs femelles n�ont qu�un m�le. Le temps perdu par les grossesses, par les couches, par les incommodit�s naturelles aux femmes, semble exiger que ce temps soit r�par�. Les femmes, dans les climats chauds, cessent de bonne heure d��tre belles et f�condes. Un chef de famille, qui met sa gloire et sa prosp�rit� dans un grand nombre d�enfants, a besoin d�une femme qui remplace une �pouse inutile. Les lois de l�Occident semblent plus favorables aux femmes; celles de l�Orient, aux hommes et � l��tat: il n�est point d�objet de l�gislation qui ne puisse �tre un sujet de dispute. Ce n�est pas ici la place d�une dissertation; notre objet est de peindre les hommes plut�t que de les juger. On d�clame tous les jours contre le paradis sensuel de Mahomet; mais l�antiquit� n�en avait jamais connu d�autre. Hercule �pousa H�b� dans le ciel, pour r�compense des peines qu�il avait �prouv�es sur la terre. Les h�ros buvaient le nectar avec les dieux; et, puisque l�homme �tait suppos� ressusciter avec ses sens, il �tait naturel de supposer aussi qu�il go�terait, soit dans un jardin, soit dans quelque autre globe, les plaisirs propres aux sens, qui doivent jouir puisqu�ils subsistent. Cette cr�ance fut celle des p�res de l��glise du iie et du iiie si�cle. C�est ce qu�atteste pr�cis�ment saint Justin, dans la seconde partie de ses Dialogues: � J�rusalem, dit-il, sera agrandie et embellie pour recevoir les saints, qui jouiront pendant mille ans de tous les plaisirs des sens. � Enfin le mot de paradis ne d�signe qu�un jardin plant� d�arbres fruitiers. Cent auteurs, qui en ont copi� un, ont �crit que c��tait un moine nestorien qui avait compos� l�Alcoran. Les uns ont nomm� ce moine Sergius, les autres Bohe�ra; mais il est �vident que les chapitres de l�Alcoran furent �crits suivant l�occurrence, dans les voyages de Mahomet, et dans ses exp�ditions militaires. Avait-il toujours ce moine avec lui? On a cru encore, sur un passage �quivoque de ce livre, que Mahomet ne savait ni lire ni �crire. Comment un homme qui avait fait le commerce vingt ann�es, un po�te, un m�decin, un l�gislateur, aurait-il ignor� ce que les moindres enfants de sa tribu apprenaient? Le Koran, que je nomme ici Alcoran, pour me conformer � notre vicieux usage, veut dire le livre ou la lecture. Ce n�est point un livre historique dans lequel on ait voulu imiter les livres des H�breux et nos �vangiles; ce n�est pas non plus un livre purement de lois, comme le L�vitique ou le Deut�ronome, ni un recueil de psaumes et de cantiques, ni une vision proph�tique et all�gorique dans le go�t de l�Apocalypse; c�est un m�lange de tous ces divers genres, un assemblage de sermons dans lesquels on trouve quelques faits, quelques visions, des r�v�lations, des lois religieuses et civiles. Le Koran est devenu le code de la jurisprudence, ainsi que la loi canonique, chez toutes les nations mahom�tanes. Tous les interpr�tes de ce livre conviennent que sa morale est contenue dans ces paroles: � Recherchez qui vous chasse; donnez � qui vous �te; pardonnez � qui vous offense; faites du bien � tous; ne contestez point avec les ignorants. � Il aurait d� bien plut�t recommander de ne point disputer avec les savants; mais dans cette partie du monde, on ne se doutait pas qu�il y e�t ailleurs de la science et des lumi�res. Parmi les d�clamations incoh�rentes dont ce livre est rempli, selon le go�t oriental, on ne laisse pas de trouver des morceaux qui peuvent para�tre sublimes. Mahomet, par exemple, parlant de la cessation du d�luge, s�exprime ainsi: � Dieu dit: Terre, engloutis tes eaux; ciel, puise les ondes que tu as vers�es: le ciel et la terre ob�irent. � Sa d�finition de Dieu est d�un genre plus v�ritablement sublime. On lui demandait quel �tait cet Alla qu�il annon�ait: � C�est celui, r�pondit-il, qui tient l��tre de soi-m�me, et de qui les autres le tiennent; qui n�engendre point et qui n�est point engendr�, et � qui rien n�est semblable dans toute l��tendue des �tres. � Cette fameuse r�ponse, consacr�e dans tout l�Orient, se trouve presque mot � mot dans l�ant�p�nulti�me chapitre du Koran. Il est vrai que les contradictions, les absurdit�s, les anachronismes, sont r�pandus en foule dans ce livre. On y voit surtout une ignorance profonde de la physique la plus simple et la plus connue. C�est l� la pierre de touche des livres que les fausses religions pr�tendent �crits par la Divinit�, car Dieu n�est ni absurde, ni ignorant; mais le peuple, qui ne voit pas ces fautes, les adore, et les imans emploient un d�luge de paroles pour les pallier(47). Les commentateurs du Koran distinguent toujours le sens positif et l�all�gorique, la lettre et l�esprit. On reconna�t le g�nie arabe dans les commentaires, comme dans le texte. Un des plus autoris�s commentateurs dit que � le Koran porte tant�t une face d�homme, tant�t une face de b�te �, pour signifier l�esprit et la lettre. Une chose qui peut surprendre bien des lecteurs, c�est qu�il n�y eut rien de nouveau dans la loi de Mahomet, sinon que Mahomet �tait proph�te de Dieu. En premier lieu, l�unit� d�un �tre supr�me, cr�ateur et conservateur, �tait tr�s ancienne. Les peines et les r�compenses dans une autre vie, la croyance d�un paradis et d�un enfer, avaient �t� admises chez les Chinois, les Indiens, les Perses, les �gyptiens, les Grecs, les Romains, et ensuite chez les Juifs; et surtout chez les chr�tiens, dont la religion consacra cette doctrine. L�Alcoran reconna�t des anges et des g�nies, et cette cr�ance vient des anciens Perses. Celle d�une r�surrection et d�un jugement dernier �tait visiblement puis�e dans le Talmud et dans le christianisme. Les mille ans que Dieu emploiera, selon Mahomet, � juger les hommes, et la mani�re dont il y proc�dera, sont des accessoires qui n�emp�chent pas que cette id�e ne soit enti�rement emprunt�e. Le pont aigu sur lequel les ressuscit�s passeront, et du haut duquel les r�prouv�s tomberont en enfer, est tir� de la doctrine all�gorique des mages. C�est chez ces m�mes mages, c�est dans leur Jannat que Mahomet a pris l�id�e d�un paradis, d�un jardin, o� les hommes, revivant avec tous leurs sens perfectionn�s, go�teront par ces sens m�mes toutes les volupt�s qui leur sont propres, sans quoi ces sens leur seraient inutiles. C�est l� qu�il a puis� l�id�e de ces houris, de ces femmes c�lestes qui seront le partage des �lus, et que les mages appelaient hourani, comme on le voit dans le Sadder. Il n�exclut point les femmes de son paradis, comme on le dit souvent parmi nous. Ce n�est qu�une raillerie sans fondement, telle que tous les peuples en font les uns des autres. Il promet des jardins, c�est le nom du paradis; mais il promet pour souveraine b�atitude la vision, la communication de l��tre supr�me. Le dogme de la pr�destination absolue, et de la fatalit�, qui semble aujourd�hui caract�riser le mahom�tisme, �tait l�opinion de toute l�antiquit�: elle n�est pas moins claire dans l�Iliade que dans l�Alcoran. A l��gard des ordonnances l�gales, comme la circoncision, les ablutions, les pri�res, le p�lerinage de la Mecque, Mahomet ne fit que se conformer, pour le fond, aux usages re�us. La circoncision �tait pratiqu�e de temps imm�morial chez les Arabes, chez les anciens �gyptiens, chez les peuples de la Colchide, et chez les H�breux. Les ablutions furent toujours recommand�es dans l�Orient comme un symbole de la puret� de l��me. Point de religion sans pri�res. La loi que Mahomet porta, de prier cinq fois par jour, �tait g�nante, et cette g�ne m�me fut respectable. Qui aurait os� se plaindre que la cr�ature soit oblig�e d�adorer cinq fois par jour son cr�ateur? Quant au p�lerinage de la Mecque, aux c�r�monies pratiqu�es dans le Kaaba et sur la pierre noire, peu de personnes ignorent que cette d�votion �tait ch�re aux Arabes depuis un grand nombre de si�cles. Le Kaaba passait pour le plus ancien temple du monde; et, quoiqu�on y v�n�r�t alors trois cents idoles, il �tait principalement sanctifi� par la pierre noire, qu�on disait �tre le tombeau d�Isma�l. Loin d�abolir ce p�lerinage, Mahomet, pour se concilier les Arabes, en fit un pr�cepte positif. Le je�ne �tait �tabli chez plusieurs peuples, et chez les Juifs, et chez les chr�tiens. Mahomet le rendit tr�s s�v�re, en l��tendant � un mois lunaire, pendant lequel il n�est pas permis de boire un verre d�eau, ni de fumer, avant le coucher du soleil; et ce mois lunaire, arrivant souvent au plus fort de l��t�, le je�ne devint par l� d�une si grande rigueur qu�on a �t� oblig� d�y apporter des adoucissements, surtout � la guerre. Il n�y a point de religion dans laquelle on n�ait recommand� l�aum�ne. La mahom�tane est la seule qui en ait fait un pr�cepte l�gal, positif, indispensable. L�Alcoran ordonne de donner deux et demi pour cent de son revenu, soit en argent, soit en denr�es. On voit �videmment que toutes les religions ont emprunt� tous leurs dogmes et tous leurs rites les unes des autres. Dans toutes ces ordonnances positives, vous ne trouverez rien qui ne soit consacr� par les usages les plus antiques. Parmi les pr�ceptes n�gatifs, c�est-�-dire ceux qui ordonnent de s�abstenir, vous ne trouverez que la d�fense g�n�rale � toute une nation de boire du vin, qui soit nouvelle et particuli�re au mahom�tisme. Cette abstinence, dont les musulmans se plaignent, et se dispensent souvent dans les climats froids, fut ordonn�e dans un climat br�lant, o� le vin alt�rait trop ais�ment la sant� et la raison. Mais, d�ailleurs, il n��tait pas nouveau que des hommes vou�s au service de la Divinit� se fussent abstenus de cette liqueur. Plusieurs coll�ges de pr�tres en �gypte, en Syrie, aux Indes, les nazar�ens, les r�cabites, chez les Juifs, s��taient impos� cette mortification(48). Elle ne fut point r�voltante pour les Arabes: Mahomet ne pr�voyait pas qu�elle deviendrait un jour presque insupportable � ses musulmans dans la Thrace, la Mac�doine, la Bosnie, et la Servie. Il ne savait pas que les Arabes viendraient un jour jusqu�au milieu de la France, et les Turcs mahom�tans devant les bastions de Vienne. Il en est de m�me de la d�fense de manger du porc, du sang, et des b�tes mortes de maladies; ce sont des pr�ceptes de sant�: le porc surtout est une nourriture tr�s dangereuse dans ces climats, aussi bien que dans la Palestine, qui en est voisine. Quand le mahom�tisme s�est �tendu dans les pays plus froids, l�abstinence a cess� d��tre raisonnable, et n�a pas cess� de subsister. La prohibition de tous les jeux de hasard est peut-�tre la seule loi dont on ne puisse trouver d�exemple dans aucune religion. Elle ressemble � une loi de couvent plut�t qu�� une loi g�n�rale d�une nation. Il semble que Mahomet n�ait form� un peuple que pour prier, pour peupler, et pour combattre. Toutes ces lois qui, � la polygamie pr�s, sont si aust�res, et sa doctrine qui est si simple, attir�rent bient�t � sa religion le respect et la confiance. Le dogme surtout de l�unit� d�un Dieu, pr�sent� sans myst�re, et proportionn� � l�intelligence humaine, rangea sous sa loi une foule de nations, et jusqu�� des n�gres dans l�Afrique, et � des insulaires dans l�Oc�an indien. Cette religion s�appela l�Islamisme, c�est-�-dire r�signation � la volont� de Dieu; et ce seul mot devait faire beaucoup de pros�lytes. Ce ne fut point par les armes que l�Islamisme s��tablit dans plus de la moiti� de notre h�misph�re, ce fut par l�enthousiasme, par la persuasion, et surtout par l�exemple des vainqueurs, qui a tant de force sur les vaincus. Mahomet; dans ses premiers combats en Arabie contre les ennemis de son imposture, faisait tuer sans mis�ricorde ses compatriotes r�nitents. Il n��tait pas alors assez puissant pour laisser vivre ceux qui pouvaient d�truire sa religion naissante; mais sit�t qu�elle fut affermie dans l�Arabie par la pr�dication et par le fer, les Arabes, franchissant les limites de leur pays, dont ils n��taient point sortis jusqu�alors, ne forc�rent jamais les �trangers � recevoir la religion musulmane. Ils donn�rent toujours le choix aux peuples subjugu�s d��tre musulmans, ou de payer tribut. Ils voulaient piller, dominer, faire des esclaves, mais non pas obliger ces esclaves � croire. Quand ils furent ensuite d�poss�d�s de l�Asie par les Turcs et par les Tartares, ils firent des pros�lytes de leurs vainqueurs m�mes; et des hordes de Tartares devinrent un grand peuple musulman. Par l� on voit en effet qu�ils ont converti plus de monde qu�ils n�en ont subjugu�. Le peu que je viens de dire d�ment bien tout ce que nos historiens, nos d�clamateurs et nos pr�jug�s nous disent; mais la v�rit� doit les combattre. Bornons-nous toujours � cette v�rit� historique: le l�gislateur des musulmans, homme puissant et terrible, �tablit ses dogmes par son courage et par ses armes; cependant sa religion devint indulgente et tol�rante. L�instituteur divin du christianisme, vivant dans l�humilit� et dans la paix, pr�cha le pardon des outrages; et sa sainte et douce religion est devenue, par nos fureurs, la plus intol�rante de toutes, et la plus barbare(49). Les mahom�tans ont eu comme nous des sectes et des disputes scolastiques; il n�est pas vrai qu�il y ait soixante et treize sectes chez eux, c�est une de leurs r�veries. Ils ont pr�tendu que les mages en avaient soixante et dix, les juifs soixante et onze, les chr�tiens soixante et douze, et que les musulmans, comme plus parfaits, devaient en avoir soixante et treize: �trange perfection, et bien digne des scolastiques de tous les pays! Les diverses explications de l�Alcoran form�rent chez eux les sectes qu�ils nomm�rent orthodoxes, et celles qu�ils nomm�rent h�r�tiques. Les orthodoxes sont les sonnites, c�est-�-dire les traditionnistes, docteurs attach�s � la tradition la plus ancienne, laquelle sert de suppl�ment � l�Alcoran. Ils sont divis�s en quatre sectes, dont l�une domine aujourd�hui � Constantinople, une autre en Afrique, une troisi�me en Arabie, et une quatri�me en Tartarie et aux Indes; elles sont regard�es comme �galement utiles pour le salut. Les h�r�tiques sont ceux qui nient la pr�destination absolue, ou qui diff�rent des sonnites sur quelques points de l��cole. Le mahom�tisme a eu ses p�lagiens, ses scotistes, ses thomistes, ses molinistes, ses jans�nistes: toutes ces sectes n�ont pas produit plus de r�volutions que parmi nous. Il faut, pour qu�une secte fasse na�tre de grands troubles, qu�elle attaque les fondements de la secte dominante, qu�elle la traite d�impie, d�ennemie de Dieu et des hommes, qu�elle ait un �tendard que les esprits les plus grossiers puissent apercevoir sans peine, et sous lequel les peuples puissent ais�ment se rallier. Telle a �t� la secte d�Ali, rivale de la secte d�Omar; mais ce n�est que vers le xvie si�cle que ce grand schisme s�est �tabli; et la politique y a eu beaucoup plus de part que la religion. CHAP. VIII. � De l�Italie et de l��glise avant Charlemagne. Comment le christianisme s��tait �tabli. Examen s�il a souffert autant de pers�cutions qu�on le dit. Rien n�est plus digne de notre curiosit� que la mani�re dont Dieu voulut que l��glise s��tabl�t, en faisant concourir les causes secondes � ses d�crets �ternels. Laissons respectueusement ce qui est divin � ceux qui en sont les d�positaires, et attachons-nous uniquement � l�historique. Des disciples de Jean s��tablissent d�abord dans l�Arabie voisine de J�rusalem; mais les disciples de J�sus vont plus loin. Les philosophes platoniciens d�Alexandrie, o� il y avait tant de Juifs, se joignent aux premiers chr�tiens, qui empruntent des expressions de leur philosophie, comme celle du Logos, sans emprunter toutes leurs id�es. Il y avait d�j� quelques chr�tiens � Rome du temps de N�ron: on les confondait avec les Juifs, parce qu�ils �taient leurs compatriotes, parlant la m�me langue, s�abstenant comme eux des aliments d�fendus par la loi mosa�que. Plusieurs m�me �taient circoncis, et observaient le sabbat. Ils �taient encore si obscurs que ni l�historien Jos�phe ni Philon n�en parlent dans aucun de leurs �crits. Cependant on voit �videmment que ces demi-juifs demi-chr�tiens �taient, d�s le commencement, partag�s en plusieurs sectes, �bionites, marcionites, carpocratiens, valentiniens, ca�nites. Ceux d�Alexandrie �taient fort diff�rents de ceux de Syrie; les Syriens diff�raient des Acha�ens. Chaque parti avait son �vangile, et les v�ritables Juifs �taient les ennemis irr�conciliables de tous ces partis. Ces Juifs, �galement rigides et fripons, �taient encore dans Rome au nombre de quatre mille. Il y en avait eu huit mille du temps d�Auguste; mais Tib�re en fit passer la moiti� en Sardaigne pour peupler cette �le, et pour d�livrer Rome d�un trop grand nombre d�usuriers. Loin de les g�ner dans leur culte, on les laissait jouir de la tol�rance qu�on prodiguait dans Rome � toutes les religions. Ou leur permettait des synagogues et des juges de leur nation, comme ils en ont aujourd�hui dans Rome chr�tienne, o� ils sont en plus grand nombre. On les regardait du m�me oeil que nous voyons les N�gres, comme une esp�ce d�hommes inf�rieure. Ceux qui dans les colonies juives n�avaient pas assez de talents pour s�appliquer � quelque m�tier utile, et qui ne pouvaient couper du cuir et faire des sandales, faisaient des fables. Ils savaient les noms des anges, de la seconde femme d�Adam et de son pr�cepteur, et ils vendaient aux dames romaines des philtres pour se faire aimer. Leur haine pour les chr�tiens, ou galil�ens, ou nazar�ens, comme on les nommait alors, tenait de cette rage dont tous les superstitieux sont anim�s contre tous ceux qui se s�parent de leur communion. Ils accus�rent les Juifs chr�tiens de l�incendie qui consuma une partie de Rome sous N�ron. Il �tait aussi injuste d�imputer cet accident aux chr�tiens qu�� l�empereur: ni lui, ni les chr�tiens, ni les Juifs, n�avaient aucun int�r�t � br�ler Rome; mais il fallait apaiser le peuple, qui se soulevait contre des �trangers �galement ha�s des Romains et des Juifs. On abandonna quelques infortun�s � la vengeance publique. Il semble qu�on n�aurait pas d� compter, parmi les pers�cutions faites � leur foi, cette violence passag�re: elle n�avait rien de commun avec leur religion, qu�on ne connaissait pas, et que les Romains confondaient avec le juda�sme, prot�g� par les lois autant que m�pris�. S�il est vrai qu�on ait trouv� en Espagne des inscriptions o� N�ron est remerci� � d�avoir aboli dans la province une superstition nouvelle, � l�antiquit� de ces monuments est plus que suspecte. S�ils sont authentiques, le christianisme n�y est pas d�sign�; et si enfin ces monuments outrageants regardent les chr�tiens, � qui peut-on les attribuer qu�aux Juifs jaloux �tablis en Espagne, qui abhorraient le christianisme comme un ennemi n� dans leur sein? Nous nous garderons bien de vouloir percer l�obscurit� imp�n�trable qui couvre le berceau de l��glise naissante, et que l��rudition m�me a quelquefois redoubl�e. Mais ce qui est tr�s certain, c�est qu�il n�y a que l�ignorance, le fanatisme, l�esclavage des �crivains copistes d�un premier imposteur, qui aient pu compter parmi les papes l�ap�tre Pierre, Lin, Clet, et d�autres, dans le ier si�cle. Il n�y eut aucune hi�rarchie pendant pr�s de cent ans parmi les chr�tiens. Leurs assembl�es secr�tes se gouvernaient comme celles des primitifs ou quakers d�aujourd�hui. Ils observaient � la lettre le pr�cepte de leur ma�tre: � Les princes des nations dominent, il n�en sera pas ainsi entre vous: quiconque voudra �tre le premier sera le dernier. � La hi�rarchie ne put se former que quand la soci�t� devint nombreuse, et ce ne fut que sous Trajan qu�il y eut des surveillants, episcopoi, que nous avons traduit par le mot d��v�que; des presbyteroi, des pistoi, des �nergum�nes, des cat�chum�nes. Il n�est question du terme pape dans aucun des auteurs des premiers si�cles. Ce mot grec �tait inconnu dans le petit nombre des demi-juifs qui prenaient � Rome le nom de chr�tiens. Il est reconnu par tous les savants que Simon Barjone, surnomm� Pierre, n�alla jamais � Rome(50). On rit aujourd�hui de la preuve que des idiots tir�rent d�une �p�tre attribu�e � cet ap�tre, n� en Galil�e. Il dit dans cette �p�tre qu�il est � Babylone. Les seuls qui parlent de son pr�tendu martyre sont des fabulistes d�cri�s, un H�g�sippe, un Marcel, un Abdias, copi�s depuis par Eus�be. Ils content que Simon Barjone, et un autre Simon, qu�ils appellent le magicien, disput�rent sous N�ron � qui ressusciterait un mort, et � qui s��l�verait le plus haut dans l�air; que Simon Barjone fit tomber l�autre Simon, favori de N�ron, et que cet empereur irrit� fit crucifier Barjone, lequel, par humilit�, voulut �tre crucifi� la t�te en bas. Ces inepties sont aujourd�hui m�pris�es de tous les chr�tiens instruits; mais depuis Constantin, elles furent autoris�es jusqu�� la renaissance des lettres et du bon sens. Pour prouver que Pierre ne mourut point � Rome, il n�y a qu�� observer que la premi�re basilique b�tie par les chr�tiens dans cette capitale est celle de Saint-Jean de Latran: c�est la premi�re �glise latine; l�aurait-on d�di�e � Jean si Pierre avait �t� pape? La liste frauduleuse des pr�tendus premiers papes est tir�e d�un livre apocryphe, intitul� le Pontifical de Damase, qui dit en parlant de Lin, pr�tendu successeur de Pierre, que Lin fut pape jusqu�� la treizi�me ann�e de l�empereur N�ron. Or c�est pr�cis�ment cette ann�e 13 qu�on fait crucifier Pierre: il y aurait donc eu deux papes � la fois. Enfin ce qui doit trancher toute difficult� aux yeux de tous les chr�tiens, c�est que ni dans les Actes des Ap�tres, ni dans les �p�tres de Paul, il n�est pas dit un seul mot d�un voyage de Simon Barjone � Rome. Le terme de si�ge, de pontificat, de papaut�, attribu� � Pierre, est d�un ridicule sensible. Quel si�ge qu�une assembl�e inconnue de quelques pauvres de la populace juive! C�est cependant sur cette fable que la puissance papale est fond�e, et se soutient encore aujourd�hui apr�s toutes ses pertes. Qu�on juge apr�s cela comment l�opinion gouverne le monde, comment le mensonge subjugue l�ignorance, et combien ce mensonge a �t� utile pour asservir les peuples, les encha�ner, et les d�pouiller. C�est ainsi qu�autrefois les annalistes barbares de l�Europe comptaient parmi les rois de France un Pharamond, et son p�re Marcomir, et des rois d�Espagne, de Su�de, d��cosse, depuis le d�luge. Il faut avouer que l�histoire, ainsi que la physique, n�a commenc� � se d�brouiller que sur la fin du xvie si�cle. La raison ne fait que de na�tre. Ce qui est encore certain, c�est que le g�nie du s�nat ne fut jamais de pers�cuter personne pour sa croyance; que jamais aucun empereur ne voulut forcer les Juifs � changer de religion, ni apr�s la r�volte sous Vespasien, ni apr�s celle qui �clata sous Adrien. On insulta toujours � leur culte; ou s�en moqua; on �rigea des statues dans leur temple avant sa ruine; mais jamais il ne vint dans l�id�e d�aucun C�sar, ni d�aucun proconsul, ni du s�nat romain, d�emp�cher les Juifs de croire � leur loi. Cette seule raison sert � faire voir quelle libert� eut le christianisme de s��tendre en secret, apr�s s��tre form� obscur�ment dans le sein du juda�sme. Aucun des C�sars n�inqui�ta les chr�tiens jusqu�� Domitien. Dion Cassius dit qu�il y eut sous cet empereur quelques personnes condamn�es comme ath�es, et comme imitant les moeurs des Juifs. Il para�t que cette vexation, sur laquelle on a d�ailleurs si peu de lumi�res, ne fut ni longue ni g�n�rale. On ne sait pr�cis�ment ni pourquoi il y eut quelques chr�tiens bannis, ni pourquoi ils furent rappel�s. Comment croire Tertullien, qui, sur la foi d�H�g�sippe, rapporte s�rieusement que Domitien interrogea les petits-fils de l�ap�tre saint Jude, de la race de David, dont il redoutait les droits au tr�ne de Jud�e, et que, les voyant pauvres et mis�rables, il cessa la pers�cution? S�il e�t �t� possible qu�un empereur romain craign�t des pr�tendus descendants de David quand J�rusalem �tait d�truite, sa politique n�en e�t donc voulu qu�aux Juifs, et non aux chr�tiens. Mais comment imaginer que le ma�tre de la terre connue ait eu des inqui�tudes sur les droits de deux petits-fils de saint Jude au royaume de la Palestine, et les ait interrog�s? Voil� malheureusement comme l�histoire a �t� �crite par tant d�hommes plus pieux qu��clair�s(51). Nerva, Vespasien, Tite, Trajan, Adrien, les Antonins, ne furent point pers�cuteurs. Trajan, qui avait renouvel� les d�fenses port�es par la loi des Douze Tables contre les associations particuli�res, �crit � Pline: � Il ne faut faire aucune recherche contre les chr�tiens. � Ces mots essentiels, il ne faut faire aucune recherche, prouvent qu�ils purent se cacher, se maintenir avec prudence, quoique souvent l�envie des pr�tres et la haine des Juifs les tra�n�t aux tribunaux et aux supplices. Le peuple les ha�ssait, et surtout le peuple des provinces, toujours plus dur, plus superstitieux et plus intol�rant que celui de la capitale: il excitait les magistrats contre eux; il criait qu�on les expos�t aux b�tes dans les cirques. Adrien non seulement d�fendit � Fondanus, proconsul de l�Asie Mineure, de les pers�cuter, mais son ordonnance porte: � Si on calomnie les chr�tiens, ch�tiez s�v�rement le calomnialeur. � C�est cette justice d�Adrien qui a fait si faussement imaginer qu�il �tait chr�tien lui-m�me. Celui qui �leva un temple � Antino�s en aurait-il voulu �lever � J�sus-Christ? Marc-Aur�le ordonna qu�on ne poursuivit point les chr�tiens pour cause de religion. Caracalla, H�liogabale, Alexandre, Philippe, Gallien, les prot�g�rent ouvertement. Ils eurent donc tout le temps d��tendre et de fortifier leur �glise naissante. Ils tinrent cinq conciles dans le ier si�cle, seize dans le iie, et trente-six dans le iiie. Les autels �taient magnifiques d�s le temps de ce iiie si�cle. L�histoire eccl�siastique en remarque quelques-uns orn�s de colonnes d�argent, qui pesaient ensemble 3,000 marcs. Les calices, faits sur le mod�le des coupes romaines, et les pat�nes, �taient d�or pur. Les chr�tiens jouirent d�une si grande libert�, malgr� les cris et les pers�cutions de leurs ennemis, qu�ils avaient publiquement, dans plusieurs provinces, des �glises �lev�es sur les d�bris de quelques temples tomb�s ou ruin�s. Orig�ne et saint Cyprien l�avouent; et il faut bien que le repos de l��glise ait �t� long, puisque ces deux grands hommes reprochent d�j� � leurs contemporains le luxe, la mollesse, l�avarice, suite de la f�licit� et de l�abondance. Saint Cyprien se plaint express�ment que plusieurs �v�ques, imitant mal les saints exemples qu�ils avaient sous leurs yeux, � accumulaient de grandes sommes d�argent, s�enrichissaient par l�usure, et ravissaient des terres par la fraude �. Ce sont ses propres paroles elles sont un t�moignage �vident du bonheur tranquille dont on jouissait sous les lois romaines. L�abus d�une chose en d�montre l�existence. Si D�cius, Maximin, et Diocl�tien, pers�cut�rent les chr�tiens, ce fut pour des raisons d��tat: D�cius, parce qu�ils tenaient le parti de la maison de Philippe, soup�onn�, quoique � tort, d��tre chr�tien lui-m�me; Maximin, parce qu�ils soutenaient Gordien. Ils jouirent de la plus grande libert� pendant vingt ann�es sous Diocl�tien. Non seulement ils avaient cette libert� de religion que le gouvernement romain accorda de tout temps � tous les peuples, sans adopter leurs cultes; mais ils participaient � tous les droits des Romains. Plusieurs chr�tiens �taient gouverneurs de provinces. Eus�be cite deux chr�tiens, Doroth�e et Gorgonius, officiers du palais, � qui Diocl�tien prodiguait sa faveur. Enfin il avait �pous� une chr�tienne. Tout ce que nos d�clamateurs �crivent contre Diocl�tien n�est donc qu�une calomnie fond�e sur l�ignorance. Loin de les pers�cuter, il les �leva au point qu�il ne fut plus en son pouvoir de les abattre. En 303, Maximien Gal�re, qui les ha�ssait, engage Diocl�tien � faire d�molir l��glise cath�drale de Nicom�die, �lev�e vis-�-vis le palais de l�empereur. Un chr�tien plus qu�indiscret d�chire publiquement l��dit; on le punit. Le feu consume quelques jours apr�s une partie du palais de Gal�re; on en accuse les chr�tiens: cependant il n�y eut point de peine de mort d�cern�e contre eux. L��dit portait qu�on br�l�t leurs temples et leurs livres, qu�on priv�t leurs personnes de tous leurs honneurs. Jamais Diocl�tien n�avait voulu jusque-l� les contraindre en mati�re de religion. Il avait, apr�s sa victoire sur les Perses, donn� des �dits contre les manich�ens attach�s aux int�r�ts de la Perse, et secrets ennemis de l�empire romain. La seule raison d��tat fut la cause de ces �dits. S�ils avaient �t� dict�s par le z�le de la religion, z�le que les conqu�rants ont si rarement, les chr�tiens y auraient �t� envelopp�s. Ils ne le furent pas; ils eurent par cons�quent vingt ann�es enti�res sous Diocl�tien m�me pour s�affermir, et ne furent maltrait�s sous lui que pendant deux ann�es; encore Lactance, Eus�be, et l�empereur Constantin lui-m�me, imputent ces violences au seul Gal�re, et non � Diocl�tien. Il n�est pas en effet vraisemblable qu�un homme assez philosophe pour renoncer � l�empire l�ait �t� assez peu pour �tre un pers�cuteur fanatique. Diocl�tien n��tait � la v�rit� qu�un soldat de fortune; mais c�est cela m�me qui prouve son extr�me m�rite. On ne peut juger d�un prince que par ses exploits et par ses lois. Ses actions guerri�res furent grandes, et ses lois justes. C�est � lui que nous devons la loi qui annule les contrats de vente dans lesquels il y a l�sion d�outre-moiti�. Il dit lui-m�me que l�humanit� dicte cette loi, humanum est. Il fut le p�re des pupilles trop n�glig�s; il voulut que les capitaux de leurs biens portassent int�r�t. C�est avec autant de sagesse que d��quit� qu�en prot�geant les mineurs il ne voulut pas que jamais ces mineurs pussent abuser de cette protection, en trompant leurs cr�anciers ou leurs d�biteurs. Il ordonna qu�un mineur qui aurait us� de fraude serait d�chu du b�n�fice de la loi. Il r�prima les d�lateurs et les usuriers. Tel est l�homme que l�ignorance se repr�sente d�ordinaire comme un ennemi arm� sans cesse contre les fid�les, et son r�gne comme une Saint-Barth�lemy continuelle, ou comme la pers�cution des Albigeois. C�est ce qui est enti�rement contraire � la v�rit�. L��re des martyrs, qui commence � l�av�nement de Diocl�tien, n�aurait donc d� �tre dat�e que deux ans avant son abdication, puisqu�il ne fit aucun martyr pendant vingt ans. C�est une fable bien m�prisable qu�il ait quitt� l�empire de regret de n�avoir pu abolir le christianisme. S�il l�avait tant pers�cut�, il aurait au contraire continu� � r�gner pour t�cher de le d�truire; et s�il fut forc� d�abdiquer, comme on l�a dit sans preuve, il n�abdiqua donc point par d�pit et par regret. Le vain plaisir d��crire des choses extraordinaires, et de grossir le nombre des martyrs, a fait ajouter des pers�cutions fausses et incroyables � celles qui n�ont �t� que trop r�elles. On a pr�tendu que du temps de Diocl�tien, en 287, le C�sar Maximilien Hercule envoya au martyre, au milieu des Alpes, une l�gion enti�re appel�e Th�b�enne, compos�e de six mille six cents hommes, tous chr�tiens, qui tous se laiss�rent massacrer sans murmurer. Cette histoire si fameuse ne fut �crite que pr�s de deux cents ans apr�s par l�abb� Eucher, qui la rapporte sur des ou�-dire. Mais comment Maximilien Hercule aurait-il, comme on le dit, appel� d�Orient cette l�gion pour aller apaiser dans les Gaules une s�dition r�prim�e depuis une ann�e enti�re! Pourquoi se serait-il d�fait de six mille six cents bons soldats dont il avait besoin pour aller r�primer cette s�dition? Comment tous �taient-ils chr�tiens sans exception! Pourquoi les �gorger en chemin? Qui les aurait massacr�s dans une gorge �troite, entre deux montagnes, pr�s de Saint-Maurice en Valais, o� l�on ne peut ranger quatre cents hommes en ordre de bataille, et o� une l�gion r�sisterait ais�ment � la plus grande arm�e? A quel propos cette boucherie dans un temps o� l�on ne pers�cutait pas, dans l��poque de la plus grande tranquillit� de l��glise, tandis que sous les yeux de Diocl�tien m�me, � Nicom�die, vis-�-vis son palais, les chr�tiens avaient un temple superbe? � La profonde paix et la libert� enti�re dont nous jouissions, dit Eus�be, nous fit tomber dans le rel�chement. � Cette profonde paix, cette enti�re libert� s�accorde-t-elle avec le massacre de six mille six cents soldats? Si ce fait incroyable pouvait �tre vrai(52), Eus�be l�e�t-il pass� sous silence? Tant de vrais martyrs ont scell� l��vangile de leur sang qu�on ne doit point faire partager leur gloire � ceux qui n�ont pas partag� leurs souffrances. Il est certain que Diocl�tien, les deux derni�res ann�es de son empire, et Gal�re, quelques ann�es encore apr�s, pers�cut�rent violemment les chr�tiens de l�Asie Mineure et des contr�es voisines. Mais dans les Espagnes, dans les Gaules, dans l�Angleterre, qui �taient alors le partage de Constance Chlore, loin d��tre poursuivis, ils virent leur religion dominante; et Eus�be dit que Maxence, �lu empereur � Rome en 306, ne pers�cuta personne. Ils servirent utilement Constance Chlore, qui les prot�gea, et dont la concubine H�l�ne embrassa publiquement le christianisme. Ils firent donc alors un grand parti dans l��tat. Leur argent et leurs armes contribu�rent � mettre Constantin sur le tr�ne. C�est ce qui le rendit odieux au s�nat, au peuple romain, aux pr�toriens, qui tous avaient pris le parti de Maxence, son concurrent � l�empire. Nos historiens appellent Maxence tyran, parce qu�il fut malheureux. Il est pourtant certain qu�il �tait le v�ritable empereur, puisque le s�nat et le peuple romain l�avaient proclam�. CHAP. IX. � Que les fausses l�gendes des premiers chr�tiens n�ont point nui � l��tablissement de la religion chr�tienne(53). J�sus-Christ avait permis que les faux �vangiles se m�lassent aux v�ritables d�s le commencement du christianisme; et m�me, pour mieux exercer la foi des fid�les, les �vangiles qu�on appelle aujourd�hui apocryphes pr�c�d�rent les quatre ouvrages sacr�s qui sont aujourd�hui les fondements de notre foi; cela est si vrai que les p�res des premiers si�cles citent presque toujours quelqu�un de ces �vangiles qui ne subsistent plus. Barnab�, Cl�ment, Ignace, enfin tous, jusqu�� Justin, ne citent que ces �vangiles apocryphes. Cl�ment, par exemple, dans le viiie chapitre, �p�tre II, s�exprime ainsi: � Le Seigneur dit dans son �vangile: si vous ne gardez pas le petit, qui vous confiera le grand? � Or ces paroles ne sont ni dans Matthieu, ni dans Marc, ni dans Luc, ni dans Jean. Nous avons vingt exemples de pareilles citations. Il est bien �vident que dans les dix ou douze sectes qui partageaient les chr�tiens d�s le ier si�cle, un parti ne se pr�valait pas des �vangiles de ses adversaires, � moins que ce fut pour les combattre; chacun n�apportait en preuves que les livres de son parti. Comment donc les p�res de notre v�ritable �glise ont-ils pu citer les �vangiles qui ne sont point canoniques? Il faut bien que ces �crits fussent regard�s alors comme authentiques et comme sacr�s. Ce qui para�trait encore plus singulier, si l�on ne savait pas de quels exc�s la nature humaine est capable, ce serait que dans toutes les sectes chr�tiennes r�prouv�es par notre �glise dominante, il se f�t trouv� des hommes qui eussent souffert la pers�cution pour leurs �vangiles apocryphes. Cela ne prouverait que trop que le faux z�le est martyr de l�erreur, ainsi que le v�ritable z�le est martyr de la v�rit�. On ne peut dissimuler les fraudes pieuses que malheureusement les premiers chr�tiens de toutes les sectes employ�rent pour soutenir notre religion sainte, qui n�avait pas besoin de cet appui honteux. On supposa une lettre de Pilate � Tib�re, dans laquelle Pilate dit � cet empereur: � Le Dieu des Juifs leur ayant promis de leur envoyer son saint du haut du ciel, qui serait leur roi � bien juste titre, et ayant promis qu�il na�trait d�une Vierge, le Dieu des Juifs l�a envoy� en effet, moi �tant pr�sident en Jud�e. � On supposa un pr�tendu �dit de Tib�re, qui mettait J�sus au rang des dieux; on supposa des Lettres de S�n�que � Paul, et de Paul � S�n�que; on supposa le Testament des douze patriarches, qui passa tr�s longtemps pour authentique, et qui fut m�me traduit en grec par saint Jean Chrysostome; on supposa le Testament de Mo�se, celui d��noch, celui de Joseph; on supposa le c�l�bre livre d��noch, que l�on regarde comme le fondement de tout le christianisme, puisque c�est dans ce seul livre qu�on rapporte l�histoire de la r�volte des anges pr�cipit�s dans l�enfer, et chang�s en diables pour tenter les hommes. Ce livre fut forg� d�s le temps des ap�tres, et avant m�me qu�on e�t les �p�tres de saint Jude, qui cite les proph�ties de cet �noch septi�me homme apr�s Adam. C�est ce que nous avons d�j� indiqu� dans le chapitre des Indes. On supposa une lettre(54) de J�sus-Christ � un pr�tendu roi d��desse, dans le temps qu��desse n�avait point de roi et qu�elle appartenait aux Romains(55). On supposa les Voyages de saint Pierre, l�Apocalypse de saint Pierre, les Actes de saint Pierre, les Actes de saint Paul, les Actes de Pilate, on falsifia l�histoire de Flavien Jos�phe, et l�on fut assez malavis� pour faire dire � ce Juif, si z�l� pour sa religion juive, que J�sus �tait le Christ, le Messie. On �crivit le roman de la querelle de saint Pierre avec Simon le magicien, d�un mort, parent de N�ron, qu�ils se charg�rent de ressusciter, de leur combat dans les airs, du chien de Simon qui apportait des lettres � saint Pierre, et qui rapportait les r�ponses. On supposa des vers des sibylles, qui eurent un cours si prodigieux qu�il en est encore fait mention dans les hymnes que les catholiques romains chantent dans leurs �glises: Teste David cum sibylla. Enfin on supposa un nombre prodigieux de martyrs que l�on confondit, comme nous l�avons d�j� dit, avec les v�ritables. Nous avons encore les Actes du martyre de saint Andr� l�ap�tre, qui sont reconnus pour faux par les plus pieux et les plus savants critiques, de m�me que les Actes du martyre de saint Cl�ment. Eus�be de C�sar�e, au ive si�cle, recueillit une grande partie de ces l�gendes. C�est l� qu�on voit d�abord le martyre de saint Jacques, fr�re a�n� de J�sus-Christ, qu�on pr�tend avoir �t� un bon Juif, et m�me r�cabite, et que les Juifs de J�rusalem appelaient Jacques le Juste. Il passait les journ�es enti�res � prier dans le temple. Il n��tait donc pas de la religion de son fr�re. Ils le press�rent de d�clarer que son fr�re �tait un imposteur; mais Jacques leur r�pondit: � Sachez qu�il est assis � la droite de la souveraine puissance de Dieu, et qu�il doit para�tre au milieu des nu�es, pour juger de l� tout l�univers. � Ensuite vient un Sim�on, cousin germain de J�sus-Christ, fils d�un nomm� Cl�ophas, et d�une Marie, soeur de Marie, m�re de J�sus. On le fait lib�ralement �v�que de J�rusalem. On suppose qu�il fut d�f�r� aux Romains comme descendant en droite ligne du roi David; et l�on fait voir par l� qu�il avait un droit �vident au royaume de J�rusalem, aussi bien que saint Jude. On ajoute que Trajan, craignant extr�mement la race de David, ne fut pas si cl�ment envers Sim�on que Domitien l�avait �t� envers les petits-fils de Jude, et qu�il ne manqua pas de faire crucifier Sim�on, de peur qu�il ne lui enlev�t la Palestine. Il fallait que ce cousin germain de J�sus-Christ f�t bien vieux, puisqu�il vivait sous Trajan dans la cent septi�me ann�e de notre �re vulgaire. On supposa une longue conversation entre Trajan et saint Ignace, � Antioche. Trajan lui dit: � Qui es-tu, esprit impur, d�mon infernal? � Ignace lui r�pondit: � Je ne m�appelle point esprit impur; je m�appelle Porte-Dieu! � Cette conversation est tout � fait vraisemblable. Vient ensuite une sainte Symphorose avec ses sept enfants qui all�rent voir famili�rement l�empereur Adrien, dans le temps qu�il b�tissait sa belle maison de campagne � Tibur. Adrien, quoiqu�il ne pers�cut�t jamais personne, fit fendre en sa pr�sence le cadet des sept fr�res, de la t�te en bas, et fit tuer les six autres avec la m�re par des genres diff�rents de mort, pour avoir plus de plaisir. Sainte F�licit� et ses sept enfants, car il en faut toujours sept, est interrog�e avec eux, jug�e et condamn�e par le pr�fet de Rome dans le champ de Mars, o� l�on ne jugeait jamais personne. Le pr�fet jugeait dans le pr�toire; mais on n�y regarda pas de si pr�s. Saint Polycarpe �tant condamn� au feu, on entend une voix du ciel qui lui dit: � Courage, Polycarpe, sois ferme �; et aussit�t les flammes du b�cher se divisent et forment un beau dais sur sa t�te, sans le toucher. Un cabaretier chr�tien, nomm� saint Th�odote, rencontre dans un pr� le cur� Fronton aupr�s de la ville d�Ancyre, on ne sait pas trop quelle ann�e, et c�est bien dommage; mais c�est sous l�empereur Diocl�tien. � Ce pr�, dit la l�gende recueillie par le r�v�rend p�re Bollandus, �tait d�un vert naissant, relev� par les nuances diverses que formaient les divers coloris des fleurs. � Ah! le beau pr�, s��cria le saint cabaretier, pour y b�tir une chapelle! � Vous avez raison, dit le cur� Fronton, mais il me faut des reliques. � Allez, allez, reprit Th�odote, je vous en fournirai. � Il savait bien ce qu�il disait. Il y avait dans Ancyre sept vierges chr�tiennes d�environ soixante-douze ans chacune. Elles furent condamn�es par le gouverneur � �tre viol�es par tous les jeunes gens de la ville, selon les lois romaines; car ces l�gendes supposent toujours qu�on faisait souffrir ce supplice � toutes les filles chr�tiennes. Il ne se trouva heureusement aucun jeune homme qui voul�t �tre leur ex�cuteur; il n�y eut qu�un jeune ivrogne qui eut assez de courage pour s�attaquer d�abord � sainte T�cuse, la plus jeune de toutes, qui �tait dans sa soixante-douzi�me ann�e. T�cuse se jeta � ses pieds, lui montra la peau flasque de ses cuisses d�charn�es, et toutes ses rides pleines de crasse, etc.: cela d�sarma le jeune homme. Le gouverneur, indign� que les sept vieilles eussent conserv� leur pucelage, les fit sur-le-champ pr�tresses de Diane et de Minerve; et elles furent oblig�es de servir toutes nues ces deux d�esses, dont pourtant les femmes n�approchaient jamais que voil�es de la t�te aux pieds. Le cabaretier Th�odote, les voyant ainsi toutes nues, et ne pouvant souffrir cet attentat fait � leur pudeur, pria Dieu avec larmes qu�il e�t la bont� de les faire mourir sur-le-champ: aussit�t le gouverneur les fit jeter dans le lac d�Ancyre, une pierre au cou. La bienheureuse T�cuse apparut la nuit � saint Th�odote. � Vous dormez, mon fils, lui dit-elle, sans penser � nous. Ne souffrez pas, mon cher Th�odote, que nos corps soient mang�s par les truites. � Th�odote r�va un jour entier � cette apparition. La nuit suivante il alla au lac avec quelques-uns de ses gar�ons. Une lumi�re �clatante marchait devant eux, et cependant la nuit �tait fort obscure. Une pluie �pouvantable tomba, et fit enfler le lac. Deux vieillards dont les cheveux, la barbe et les habits �taient blancs comme la neige, lui apparurent alors, et lui dirent: � Marchez, ne craignez rien, voici un flambeau c�leste, et vous trouverez aupr�s du lac un cavalier c�leste arm� de toutes pi�ces, qui vous conduira. � Aussit�t l�orage redoubla. Le cavalier c�leste se pr�senta avec une lance �norme. Ce cavalier �tait le glorieux martyr Sosiandre lui-m�me, � qui Dieu avait ordonn� de descendre du ciel sur un beau cheval pour conduire le cabaretier. Il poursuivit les sentinelles du lac, la lance dans les reins: les sentinelles s�enfuirent. Th�odote trouva le lac � sec, ce qui �tait l�effet de la pluie; on emporta les sept vierges, et les gar�ons cabaretiers les enterr�rent. La l�gende ne manque pas de rapporter leurs noms: c��taient sainte T�cuse, sainte Alexandra, sainte Phain�, h�r�tiques; et sainte Claudia, sainte Euphrasie, sainte Matrone, et sainte Julite, catholiques. D�s qu�on sut dans la ville d�Ancyre que ces sept pucelles avaient �t� enterr�es, toute la ville fut en alarmes et en combustion, comme vous le croyez bien. Le gouverneur fit appliquer Th�odote � la question. � Voyez, disait Th�odote, les biens dont J�sus-Christ comble ses serviteurs; il me donne le courage de souffrir la question, et bient�t je serai br�l�. � Il le fut en effet. Mais il avait promis des reliques au cur� Fronton, pour mettre dans sa chapelle, et Fronton n�en avait point. Fronton monta sur un �ne pour aller chercher ses reliques � Ancyre, et chargea son �ne de quelques bouteilles d�excellent vin, car il s�agissait d�un cabaretier. Il rencontra des soldats, qu�il fit boire. Les soldats lui racont�rent le martyre de saint Th�odote. Ils gardaient son corps, quoiqu�il e�t �t� r�duit en cendres. Il les enivra si bien qu�il eut le temps d�enlever le corps. Il l�ensevelit, et b�tit sa chapelle. � Eh bien! lui dit saint Th�odote, ne t�avais-je pas bien dit que tu aurais des reliques? � Voil� ce que les j�suites Bollandus et Papebroc ne rougirent pas de rapporter dans leur Histoire des saints: voil� ce qu�un moine, nomm� dom Ruinart, a l�insolente imb�cillit� d�ins�rer dans les Actes sinc�res(56). Tant de fraudes, tant d�erreurs, tant de b�tises d�go�tantes, dont nous sommes inond�s depuis dix-sept cents ann�es, n�ont pu faire tort � notre religion. Elle est sans doute divine, puisque dix-sept si�cles de friponneries et d�imb�cillit�s n�ont pu la d�truire; et nous r�v�rons d�autant plus la v�rit� que nous m�prisons le mensonge. CHAP. X. � Suite de l��tablissement du christianisme. Comment Constantin en fit la religion dominante. D�cadence de l�ancienne Rome. Le r�gne de Constantin est une �poque glorieuse pour la religion chr�tienne, qu�il rendit triomphante. On n�avait pas besoin d�y joindre des prodiges, comme l�apparition du labarum dans les nu�es, sans qu�on dise seulement en quel pays cet �tendard apparut. Il ne fallait pas �crire que les gardes du labarum ne pouvaient jamais �tre bless�s. Le bouclier tomb� du ciel dans l�ancienne Rome, l�oriflamme apport�e � saint Denis par un ange, toutes ces imitations du Palladium de Troie ne servent qu�� donner � la v�rit� l�air de la fable. De savants antiquaires ont suffisamment r�fut� ces erreurs que la philosophie d�savoue, et que la critique d�truit. Attachons-nous seulement � voir comment Rome cessa d��tre Rome. Pour d�velopper l�histoire de l�esprit humain chez les peuples chr�tiens, il fallait remonter jusqu�� Constantin, et m�me au-del�. C�est une nuit dans laquelle il faut allumer soi-m�me le flambeau dont on a besoin. On devrait attendre des lumi�res d�un homme tel qu�Eus�be, �v�que de C�sar�e, confident de Constantin, ennemi d�Athanase, homme d��tat, homme de lettres, qui le premier fit l�histoire de l��glise. Mais qu�on est �tonn� quand on veut s�instruire dans les �crits de cet homme d��tat, p�re de l�histoire eccl�siastique! On y trouve, � propos de l�empereur Constantin, que � Dieu a mis les nombres dans son unit�; qu�il a embelli le monde par le nombre de deux, et que par le nombre de trois il le composa de mati�re et de forme; qu�ensuite ayant doubl� le nombre de deux, il inventa les quatre �l�ments; que c�est une chose merveilleuse qu�en faisant l�addition d�un, de deux, de trois, et de quatre, on trouve le nombre de dix, qui est la fin, le terme et la perfection de l�unit�; et que de ce nombre dix si parfait, multipli� par le nombre plus parfait de trois, qui est l�image sensible de la Divinit�, il en r�sulte le nombre des trente jours du mois(57). � C�est ce m�me Eus�be qui rapporte la lettre dont nous avons d�j� parl�(58), d�un Abgare, roi d��desse, � J�sus-Christ, dans laquelle il lui offre sa petite ville, qui est assez propre; et la r�ponse de J�sus-Christ au roi Abgare. Il rapporte, d�apr�s Tertullien, que sit�t que l�empereur Tib�re eut appris par Pilate la mort de J�sus-Christ, Tib�re, qui chassait les Juifs de Rome, ne manqua pas de proposer au s�nat d�admettre au nombre des dieux de l�empire celui qu�il ne pouvait conna�tre encore que comme un homme de Jud�e; que le s�nat n�en voulut rien faire, et que Tib�re en fut extr�mement courrouc�. Il rapporte, d�apr�s Justin, la pr�tendue statue �lev�e � Simon le magicien; il prend les Juifs th�rapeutes pour des chr�tiens. C�est lui qui, sur la foi d�H�g�sippe, pr�tend que les petits-neveux de J�sus-Christ par son fr�re Jude furent d�f�r�s � l�empereur Domitien comme des personnages tr�s dangereux qui avaient un droit tout naturel au tr�ne de David; que cet empereur prit lui-m�me la peine de les interroger; qu�ils r�pondirent qu�ils �taient de bons paysans, qu�ils labouraient de leurs mains un champ de trente-neuf arpents, le seul bien qu�ils poss�dassent. Il calomnie les Romains autant qu�il le peut, parce qu�il �tait Asiatique. Il ose dire que, de son temps, le s�nat de Rome sacrifiait tous les ans un homme � Jupiter. Est-il donc permis d�imputer aux Titus, aux Trajan, aux divins Antonins, des abominations dont aucun peuple ne se souillait alors dans le monde connu? C�est ainsi qu�on �crivait l�histoire dans ces temps o� le changement de religion donna une nouvelle face � l�empire romain. Gr�goire de Tours ne s�est point �cart� de cette m�thode, et on peut dire que jusqu�� Guichardin et Machiavel, nous n�avons pas eu une histoire bien faite; mais la grossi�ret� m�me de tous ces monuments nous fait voir l�esprit du temps dans lequel ils ont �t� faits, et il n�y a pas jusqu�aux l�gendes qui ne puissent nous apprendre � conna�tre les moeurs de nos nations. Constantin, devenu empereur malgr� les Romains, ne pouvait �tre aim� d�eux. Il est �vident que le meurtre de Licinius, son beau-fr�re, assassin� malgr� la foi des serments; Licinien, son neveu, massacr� � l��ge de douze ans; Maximien, son beau-p�re, �gorg� par son ordre � Marseille; son propre fils Crispus, mis � mort apr�s lui avoir gagn� des batailles; son �pouse Fausta, �touff�e dans un bain; toutes ces horreurs n�adoucirent pas la haine qu�on lui portait. C�est probablement la raison qui lui fit transf�rer le si�ge de l�empire � Byzance. On trouve dans le code Th�odosien un �dit de Constantin, o� il d�clare � qu�il a fond� Constantinople par ordre de Dieu. � Il feignait ainsi une r�v�lation pour imposer silence aux murmures: ce trait seul pourrait faire conna�tre son caract�re. Notre avide curiosit� voudrait p�n�trer dans les replis du coeur d�un homme tel que Constantin, par qui tout changea bient�t dans l�empire romain: s�jour du tr�ne, moeurs de la cour, usages, langage, habillements, administration, religion. Comment d�m�ler celui qu�un parti a peint comme le plus criminel des hommes, et un autre comme le plus vertueux? Si l�on pense qu�il fit tout servir � ce qu�il crut son int�r�t, on ne se trompera pas. De savoir s�il fut cause de la ruine de l�empire, c�est une recherche digne de votre esprit. Il para�t �vident qu�il fit la d�cadence de Rome. Mais en transportant le tr�ne sur le Bosphore de Thrace, il posait dans l�Orient des barri�res contre les invasions des barbares qui inond�rent l�empire sous ses successeurs, et qui trouv�rent l�Italie sans d�fense. Il semble qu�il ait immol� l�Occident � l�Orient. L�Italie tomba quand Constantinople s��leva. Ce serait une �tude curieuse et instructive que l�histoire politique de ces temps-l�. Nous n�avons gu�re que des satires et des pan�gyriques. C�est quelquefois par les pan�gyriques m�mes qu�on peut trouver la v�rit�. Par exemple, on comble d��loges Constantin, pour avoir fait d�vorer par les b�tes f�roces, dans les jeux du cirque, tous les chefs des Francs, avec tous les prisonniers qu�il avait faits dans une exp�dition sur le Rhin. C�est ainsi que furent trait�s les pr�d�cesseurs de Clovis et de Charlemagne. Les �crivains qui ont �t� assez l�ches pour louer des actions cruelles constatent au moins ces actions, et les lecteurs sages les jugent. Ce que nous avons de plus d�taill�, sur l�histoire de cette r�volution, est ce qui regarde l��tablissement de l��glise et ses troubles. Ce qu�il y a de d�plorable, c�est qu�� peine la religion chr�tienne fut sur le tr�ne que la saintet� en fut profan�e par des chr�tiens qui se livr�rent � la soif de la vengeance, lors m�me que leur triomphe devait leur inspirer l�esprit de paix. Ils massacr�rent dans la Syrie et dans la Palestine tous les magistrats qui avaient s�vi contre eux; ils noy�rent la femme et la fille de Maximin; ils firent p�rir dans les tourments ses fils et ses parents. Les querelles au sujet de la consubsantialit� du Verbe troubl�rent le monde et l�ensanglant�rent. Enfin Ammien Marcellin dit que � les chr�tiens de son temps se d�chiraient entre eux comme des b�tes f�roces(59) �. Il y avait de grandes vertus qu�Ammien ne remarque pas: elles sont presque toujours cach�es, surtout � des yeux ennemis, et les vices �clatent. L��glise de Rome fut pr�serv�e de ces crimes et de ces malheurs; elle ne fut d�abord ni puissante, ni souill�e; elle resta longtemps tranquille et sage au milieu d�un s�nat et d�un peuple qui la m�prisaient. Il y avait dans cette capitale du monde connu sept cents temples, grands ou petits, d�di�s aux dieux majorum et minorurn gentium. Ils subsist�rent jusqu�� Th�odose, et les peuples de la campagne persist�rent longtemps apr�s lui dans leur ancien culte. C�est ce qui fit donner aux sectateurs de l�ancienne religion le nom de pa�ens, pagani, du nom des bourgades appel�es pagi, dans lesquelles on laissa subsister l�idol�trie jusqu�au viiie si�cle; de sorte que le nom de pa�en ne signifie que paysan, villageois. On sait assez sur quelle imposture est fond�e la donation de Constantin; mais cette pi�ce est aussi rare que curieuse. Il est utile de la transcrire ici pour faire conna�tre l�exc�s de l�absurde insolence de ceux qui gouvernaient les peuples, et l�exc�s de l�imb�cillit� des gouvern�s. C�est Constantin qui parle(60): � Nous, avec nos satrapes et tout le s�nat, et le peuple soumis au glorieux empire, nous avons jug� utile de donner au successeur du prince des ap�tres une plus grande puissance que celle que notre s�r�nit� et notre mansu�tude ont sur la terre. Nous avons r�solu de faire honorer la sacro-sainte �glise romaine plus que notre puissance imp�riale, qui n�est que terrestre; et nous attribuons au sacr� si�ge du bienheureux Pierre toute la dignit�, toute la gloire, et toute la puissance imp�riale. Nous poss�dons les corps glorieux de saint Pierre et de saint Paul, et nous les avons honorablement mis dans des caisses d�ambre, que la force des quatre �l�ments ne peut casser. Nous avons donn� plusieurs grandes possessions en Jud�e, en Gr�ce, dans l�Asie, dans l�Afrique, et dans l�Italie, pour fournir aux frais de leurs luminaires. Nous donnons, en outre, � Silvestre et � ses successeurs notre palais de Latran, qui est plus beau que tous les autres palais du monde. � Nous lui donnons notre diad�me, notre couronne, notre mitre, tous les habits imp�riaux que nous portons, et nous lui remettons la dignit� imp�riale, et le commandement de la cavalerie. Nous voulons que les r�v�rendissimes clercs de la sacrosainte romaine �glise jouissent de tous les droits du s�nat. Nous les cr�ons tous patrices et consuls. Nous voulons que leurs chevaux soient toujours orn�s de capara�ons blancs, et que nos principaux officiers tiennent ces chevaux par la bride, comme nous avons conduit nous-m�me par la bride le cheval du sacr� pontife. � Nous donnons en pur don au bienheureux pontife la ville de Rome et toutes les villes occidentales de l�Italie, comme aussi les autres villes occidentales des autres pays. Nous c�dons la place au saint-p�re; nous nous d�mettons de la domination sur toutes ces provinces; nous nous retirons de Rome, et transportons le si�ge de notre empire en la province de Byzance, n��tant pas juste qu�un empereur terrestre ait le moindre pouvoir dans les lieux o� Dieu a �tabli le chef de la religion chr�tienne. � Nous ordonnons que cette n�tre donation demeure ferme jusqu�� la fin du monde, et que si quelqu�un d�sob�it � notre d�cret, nous voulons qu�il soit damn� �ternellement, et que les ap�tres Pierre et Paul lui soient contraires en cette vie et en l�autre, et qu�il soit plong� au plus profond de l�enfer avec le diable. Donn� sous le consulat de Constantin et de Gallicanus. � Croira-t-on un jour qu�une si ridicule imposture, tr�s digne de Gille et de Pierrot, ou de Nonotte, ait �t� g�n�ralement adopt�e pendant plusieurs si�cles? Croira-t-on qu�en 1478 on br�la dans Strasbourg des chr�tiens qui osaient douter que Constantin e�t c�d� l�empire romain au pape? Constantin donna en effet, non au seul �v�que de Rome, mais � la cath�drale qui �tait l��glise de Saint-Jean, mille marcs d�or, et trente mille d�argent, avec quatorze mille sous de rente, et des terres dans la Calabre. Chaque empereur ensuite augmenta ce patrimoine. Les �v�ques de Rome en avaient besoin. Les missions qu�ils envoy�rent bient�t dans l�Europe pa�enne, les �v�ques chass�s de leurs si�ges, auxquels ils donn�rent un asile, les pauvres qu�ils nourrirent, les mettaient dans la n�cessit� d��tre tr�s riches. Le cr�dit de la place, sup�rieur aux richesses, fit bient�t du pasteur des chr�tiens de Rome l�homme le plus consid�rable de l�Occident. La pi�t� avait toujours accept� ce minist�re; l�ambition le brigua. On se disputa la chaire; il y eut deux antipapes d�s le milieu du ive si�cle; et le consul Pr�textat, idol�tre, disait, en 466: � Faites-moi �v�que de Rome, et je me fais chr�tien. � Cependant cet �v�que n�avait d�autre pouvoir
que celui que peut donner la vertu, le cr�dit, ou l�intrigue dans
des circonstances favorables. Jamais aucun pasteur de l��glise n�eut
la juridiction contentieuse, encore moins les droits r�galiens.
Aucun n�eut ce qu�on appelle jus terrendi, ni droit de territoire,
ni droit de prononcer do, dico, addico. Les empereurs rest�rent
les juges supr�mes de tout, hors du dogme. Ils convoqu�rent
les conciles. Constantin, � Nic�e, re�ut et jugea
les accusations que les �v�ques port�rent les uns contre
les autres. Le titre de souverain pontife resta m�me attach�
� l�empire.
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