Allahdad

Le Allahdad (c'est-à-dire « Justice divine ») est le nom de la violente émeute anti-juive en mars 1839 qui vit le meurtre et la conversion forcée à l'islam des Juifs de Mashhad (en persan : مشهد), dans la région du Grand Khorasan en Iran.
Après la conversion forcée des Juifs (anoussim voulant dire « forcés ») de Mashhad à l'islam, beaucoup pratiquèrent le crypto-judaïsme. L'incident est important du fait qu'une communauté tout entière fut contrainte à se convertir et ce fut l'une des premières fois que des Juifs européens intercédèrent au nom des Juifs iraniens[1],[2].
On dénombre entre 30 et 40 Juifs tués durant de ce pogrom antisémite[3].
Contexte
[modifier | modifier le code]La ville de Mashhad abrite une petite population juive jusqu'au XVIIe siècle. Lieu de pèlerinage d'Ali ibn Musa al-Rida, imam chiite duodécimain, elle est considérée comme l'une des villes saintes du chiisme. De ce fait, les Juifs ne sont pas autorisés à s'y installer.
Lorsque Nader Shah Afshar (1688-1747) accède au pouvoir, sa tolérance envers les autres religions et son attitude positive envers les Juifs incitent un grand nombre d'entre eux à émigrer vers sa capitale, Mashhad, sur ses ordres. Nader confie alors la garde du butin pris en Inde à dix-sept familles juives originaires de Qazvin. Les chiites de Mashhad s'opposent alors fermement à ces ordres et, après la mort de Nader, la situation des Juifs à Mashhad se détériore.
Circonstances
[modifier | modifier le code]
Le pogrom fut déclenché à Mashhad en Iran, le 26 ou 27 mars 1839 (6 ou 7 Farvardin 1218 AH) par une banale histoire de chien tué pour y soigner la maladie de peau d'une femme juive, le jour où il ne fallait pas. Les musulmans crièrent qu'il y avait là insulte à leur religion[4].
Le chef de Mashhad ordonna à ses hommes d'attaquer la communauté juive, de brûler la synagogue, de piller les maisons, et d'enlever les filles[5],[6],[1]. Une trentaine de personnes sont tuées. Les couteaux à la gorge, les chefs de la communauté juive furent contraints de proclamer leur « allégeance » à l'islam afin de sauver plus de 2 400 Juifs de la ville composant 150 familles[1]. Les musulmans fanatiques crièrent alors : « La Lumière de Muhammed est tombée sur eux ! »[5].

La plupart des convertis sont restés dans la ville en pratiquant le même mode de vie, portant les mêmes vêtements et se donnant les mêmes noms que leurs voisins musulmans alors qu'à la maison, ils s'appelaient eux-mêmes des anoussim (forcés) et continuaient d'avoir un prénom hébraïque, d'enseigner l'hébreu à leurs enfants ou d'allumer les bougies de Shabbat[2],[5]. C'est ce qu'on appelle le crypto-judaïsme. Ceux qui ne se sentaient pas en sécurité ont quitté la ville en direction d'autres communautés juives, en Iran, à Boukhara, à Samarcande dans l'actuel Ouzbekistan[7],[8]. Un groupe de réfugiés juifs persans de Mashhad et leurs familles, échappant à la persécution chez eux en Perse qajare, s'installent dans l'Empire sikh vers l'an 1839, à Rawalpindi (en particulier dans le quartier de Babu Mohallah), à Peshawar et à Herat dans l'actuel Afghanistan où les sunnites locaux étaient plus tolérants à leur égard que les chiites[7],[8].
Quelques années après l'incident, l'intervention de Moïse Montefiore, le chef de la communauté juive britannique à l'époque, permit aux Juifs de retourner au judaïsme par le décret de Muhammad Shah. Cependant, la plupart des Juifs craignant la colère de la population locale décida de continuer à vivre à l'extérieur comme des musulmans et en privé comme des Juifs, devant se rendre à la mosquée le vendredi matin et à la synagogue (cachée) le vendredi soir[9],[4] ; soit poursuivre leur crypto-judaïsme. Ces musulmans-juifs ont également construits sous leurs habitations des caches et des tunnels qui permettaient de protéger femmes et enfants aux moments difficiles où la population musulmane devenait plus agressive qu'à l'accoutumée.
Ce jour de pogrom est resté célèbre comme le Allahdad (« la justice divine ») et l'événement est décrit pour la première fois par un citoyen britannique et fils d'un rabbin allemand, le missionnaire chrétien converti Joseph Wolff en 1845 dans son récit de voyage intitulé « Narrative of a mission to Bokhara » où il raconte avoir été reçu par des mollahs juifs voulant devenir chrétiens[5] :
« Le lundi 11 mars (1845), je suis arrivé à Askerea, à deux miles de Mashad. J'avais sollicité les services du mehmoondar (gardien ou escorteur) du roi et du gholam (esclavage militaire) de l'ambassade britannique. Le premier qui est venu à ma rencontre était Mollah Mehdee (Meshiah), le Juif avec qui j'avais séjourné il y a douze ans, et qui m'avait traité avec une grande hospitalité dans ma détresse, alors que j'étais pauvre et miséreux, avant l'arrivée d'Abbas Mirza à Mashed, de Nishapoor. Tous les Juifs de Mashad, cent cinquante familles, ont été contraints il y a sept ans, de devenir musulmans. L'occasion était la suivante : une pauvre femme avait un mal à la main ; un médecin musulman lui a conseillé de tuer un chien et de mettre sa main dans son sang ; elle l'a fait quand soudain, toute la population devint furieuse et a dit qu'elle l'avait fait en dérision de leur Prophète. Trente-cinq Juifs ont été tués en quelques minutes ; les autres, frappés par la terreur, sont devenus des Mahométans ; et les Mahométans fanatiques et convoisés ont crié : « La lumière de Mahomet est tombée sur eux ! » Ils sont maintenant plus juifs zélés en secret que jamais mais ils s'appellent, comme les Juifs en Espagne, Anusim, « les contraints ! » Leurs enfants ne peuvent pas réprimer leurs sentiments lorsque leurs parents les appellent par leurs noms de Mahométans ! Mais Mollah Mehdee et Mollah Moshe croient en Christ, et Mollah Mehdee m'a demandé de le baptiser. Il a été d'une plus grande utilité pour les Anglais à Herat et Kandahar, comme en témoignent largement ses rapports de Rawlinson et d'autres. »
Dans un autre récit du même événement, cet incident s'est produit pendant le mois sacré chiite sur Muharram. Les chiites marchaient dans les rues en mémoire de Hussein ibn Ali lorsque la femme juive jetait le chien qu'elle avait tué pour des raisons médicales. Elle a été accusée d'avoir délibérément offensé les chiites[10]. Un autre récit rapporte que le chien n'était qu'un prétexte et que le conflit était dû à des confrontations antérieures entre un Sayyid (descendant de Mahomet) et les Juifs qui ne voulaient pas le payer pour la husainia qu'il a construite près des magasins commerciaux juifs.
Dans tous les cas, la recommandation d'un médecin musulman semble peu probable car les lois islamiques et juives considéreraient le sang du chien comme impur.
En 1845, un an après la visite de Joseph Wolf, le voyageur français J.-P. Freire se rend à Mashhad et fait un récit similaire de l'incident. Il précise que le jour du Allahdad était le jour de la fête musulmane de l'Aïd al-Adha, le 10 Dhul-Hijjah. Selon Freire, la colère des musulmans était due à la supériorité financière des Juifs et à l'envie qu'ils nourrissaient face à leur richesse[11].
Après le Allahdad
[modifier | modifier le code]Près d'un siècle s'est écoulé avant que les Juifs de Mashad puisse recommencer à pratiquer leur foi ouvertement, avec l'arrivée de la dynastie Pahlavi (1925-1979), plus libérale que les précédentes.
Après la Seconde Guerre mondiale, la plupart d'entre eux se sont installés à Téhéran, en Israël ou à New York, soit 4 000 personnes aux États-Unis où beaucoup dirigeaient des entreprises prospères de bijoux et de tapis. Le quartier commercial de Great Neck à New York répond aux besoins de Mashhadis et à d'autres Juifs iraniens. Beaucoup d'entreprises gardent les coutumes au goût iranien[12].
On dénombre aujourd'hui 20 000 Juifs descendants des Juifs de Mashhad : 10 000 vivent en Israël et les autres sont majoritairement aux États-Unis[12].
Notes et références
[modifier | modifier le code]- 1 2 3 (en) Daniel Tsadik, Between foreigners and Shi'is : nineteenth-century Iran and its Jewish minority, Stanford, Calif, Stanford University Press, coll. « Stanford studies in Jewish history and culture », , 295 p. (ISBN 978-0-8047-5458-3), p. 35.
- 1 2 (en) Raphael Patai, Jadid al-Islam : The Jewish "New Muslims" of Meshhed, Détroit, Wayne State University Press, , 325 p. (ISBN 0-8143-2652-8, lire en ligne)
- ↑ (en) Jaleh Pirnazar, « THE "JADID AL-ISLAMS" OF MASHHAD », Foundation for Iranian Studies
- 1 2 (he) « אנציקלופדיה יהודית דעת - אנוסי משהד ; », sur www.daat.ac.il, (Encyclopédie juive) (consulté le )
- 1 2 3 4 Joseph Wolffen, (en)Narrative of a mission to Bokhara, in the years 1843-1845, to ascertain the fate of Colonel Stoddart and Captain Conolly, page 147, London, J.W. Parker, 1845.
- ↑ Efraim Levy, Famille Cohen Aharonoff, à leurs pères, pp 41-49
- 1 2 « Mashhadi Jews in New-York »,
- 1 2 (en)The Jews of the Middle East and North Africa in Modern Times, Reeva S. Simon, Michael Menachem Laskier, Sara Reguer, Columbia University Press, 13 août 2013
- ↑ (he) « אנוסי משהד בישראל / א. ח. אלחנני », sur www.daat.ac.il (consulté le )
- ↑ Between Foreigners and Shi'is, Daniel Tsadik, Stanford University Press, 2007, page 35.
- ↑ (trad.) Jadid al-Islam : Les « nouveaux musulmans » juifs de Meshhed, par Raphael Patai, Wayne State University Press, 1er juin 2015, page 57.
- 1 2 "The double lives of Mashhadi Jews", Jerusalem Post, August 22, 2007.
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Bibliographie
[modifier | modifier le code]- (en) Mehrdad Amanat, Jewish identities in Iran : resistance and conversion to Islam and the Baha'i Faith, London New York, I.B. Tauris, , 279 p. (ISBN 978-1-84511-891-4, lire en ligne), p. 47ff.
- (en) Hilda Nissimi, The crypto-Jewish mashhadis : the shaping of religious and communal identity in their journey from Iran to New York, Brighton Portland, Sussex Academic Press, , 180 p. (ISBN 978-1-84519-160-3). Excerpts available at Google Books.
- (en) Albert Kaganovich, The Mashhadi Jews (Djedids) in Central Asia, Berlin, Klaus Schwarz, coll. « ANOR » (no 14), , 92 p. (ISBN 978-3-87997-641-6, lire en ligne)