CRS = SS

CRS = SS, également orthographié CRS SS, CRS-SS, CRS,SS, est un slogan employé en France lors de manifestations depuis la deuxième moitié du XXe siècle, parfois présenté comme un des slogans de Mai 68.
Il compare les méthodes répressives des CRS avec celles employées par les SS nazis. Le slogan nait pendant la grève des mineurs de 1948, mais a été essentiellement popularisé pendant les évènements de , jusqu'à leur être très fortement associé.
Historique
[modifier | modifier le code]Années : contexte et genèse du slogan
[modifier | modifier le code]: création des CRS
[modifier | modifier le code]Les Compagnies républicaines de sécurité ont été créées par un décret du à la suite de la dissolution des Groupes mobiles de réserve (GMR) qui furent créés en par le gouvernement de Vichy. Ce décret est confirmé par une ordonnance du signée par le général de Gaulle.

: une image encore positive des CRS
[modifier | modifier le code]En , les CRS deviennent des forces de réserve nationales pour contrer les manifestations, grèves et émeutes. L'assimilation des CRS aux SS, si elle devient « constante en 1948 »[1], surtout en novembre, tranche avec la position des cadres communistes ou cégétistes beaucoup plus modérée en , selon la synthèse détaillée de l'historien Philippe Roger[1].
En , la polémique publique est inverse. Le PCF défend les CRS, en partie issus des milices patriotiques de la Résistance, tandis que le gouvernement voit dans les fraternisations entre grévistes et policiers, plus idéalisées que réelles selon les historiens, la preuve des visées insurrectionnelles du PCF.
Le slogan ne naît pas en , comme parfois avancé[2]. Le slogan naît en , selon une enquête de France Culture[3].
: répression des grèves de mineurs, guerre froide et naissance du slogan
[modifier | modifier le code]C'est dès le début de la grève que l'association « CRS = SS » était apparue, selon un article publié le lendemain par la journaliste Simone Téry dans L'Humanité[3],[4]. Selon cet article, dès le premier jour de la grève le , les mineurs appellent les forces de l'ordre « les CRSS », puis « le second jour, tout simplement les SS »[3] après avoir appris la mort de Jersej Jamsek le à Merlebach lors d'une charge des CRS[5]. Les autres premières violences et victimes n'étaient pas de la première région minière française, le Nord-Pas-de-Calais : le [5], jour où des mineurs prirent le contrôle complet de Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire), faisant prisonniers les 15 policiers et 130 gendarmes conduits par leur colonel[5], non loin, à Firminy (Loire), Antonin Barbier et Marcel Goïo[6],[7] sont les victimes de la répression de l'attaque d'un commando de francs-tireurs partisans (FTP) dirigé par Théo Vial-Massat[5], maire de la ville, suspendu peu après[8].
Durcissement des méthodes répressives
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Dans un contexte de guerre froide naissante, Jules Moch, le ministre de l'Intérieur, socialiste, purge en les éléments communistes des rangs des CRS[9],[3]. Il faudra attendre les grèves de pour la « consécration pratique des CRS dans la gestion du maintien de l'ordre », confirmant leur « installation dans cette nouvelle spécialisation »[10]. Leur ténacité leur a permis de « garantir le rétablissement de l'ordre » mais un « ensemble de représentations des CRS s'est alors rapidement disséminé en », année qui marqué « très fortement tant la hiérarchie CRS que l'ensemble de la population », notamment le fameux slogan « CRS = SS »[10].

Grèves des mineurs ( à ) et le souvenir de
[modifier | modifier le code]C'est pendant cette grève, qui s'est étalé de à dans plusieurs régions de France, dont beaucoup de mineurs sont proches du parti communiste et de la CGT, que le slogan « CRS = SS » est né, pour dénoncer la dureté de la répression que les mineurs comparaient à celle qu'ils avaient subie lors de la grève de - [7],[11],[12],[13].
Roger Pannequin, arrêté et torturé par la police française pendant la guerre, assimile totalement la police de Vichy et la police nationale d'après-guerre[1].
Le , deux semaines après le début de la grande grève des mineurs, réprimée sur ordre du ministre socialiste Jules Moch qui envoie des blindés en Lorraine, deux mineurs de Firminy sont abattus par l'armée[7]. Le maire de la ville est suspendu en raison de ces évènements, révoqué puis réélu[8].
- : la presse communiste popularise le slogan
[modifier | modifier le code]Le , des blindés CRS ouvrent le feu à Liévin, blessant plusieurs grévistes[14],[1]. La journaliste Simone Téry titre un billet « CRSS » dans l'édition du de L'Humanité[3],[4],[15]. Elle y oppose le courage des mineurs et de leurs familles, à ceux que « dès le premier jour, la population a appelés les C.R.S.S. et, le second jour tout simplement les S.S. »
Jusque-là l'insulte visait seulement le ministre de l'intérieur, Jules Moch[16], en réaction aux cinq mineurs morts de la seconde quinzaine d', dont 2 à Firminy, un à Alès et 2 dans le Nord. Dès le , l'hebdomadaire communiste France nouvelle avait écrit que « Comme au temps des pelotons d'exécution commandés par les Waffen SS [.] le massacreur J. Moch fait tirer ses CRS sur des poitrines françaises »[16], puis le , dans un article en première page de L'Humanité intitulé « Jules Moch joue au nazi ! », le secrétaire de la Fédération du sous-sol CGT, Henri Martel, le qualifiait de « social-massacreur [.] aux mains tachées de sang des ouvriers »[16].
Une caricature de Jules Moch en première page de Clarté, le , le présente comme « le chef des assassins SS ». Les et dans ce journal, des textes anonymes comparent la grève à la situation sous l'occupation : « dans Bruay occupé ce n'est plus qu'arrestations et interdictions [et] aujourd'hui comme pendant les années terribles d'occupation les mêmes méthodes de brutalité sont employées contre nos camarades ».
Années 1950 : le slogan délaissé
[modifier | modifier le code]En , François Mitterrand juge ainsi le slogan : « Une rime riche, mais un contenu faible. »[3]

Années 1960 : retour en force du slogan
[modifier | modifier le code]Début des années 1960 et contexte de la guerre d'Algérie : le slogan revient
[modifier | modifier le code]Le slogan se diffuse lors des manifestations et dans les milieux de contestation sociale, notamment dans le contexte de la guerre d'Algérie[17]. Il est notamment entendu en , lorsque des Algériens sont jetés à la Seine par des membres des forces de l'ordre et après le massacre de Charonne, en [3]. Les répressions sanglantes opérées choquent une partie de la population et remettent au goût du jour le slogan[3].
On trouve également à cette époque le slogan « OAS = SS » à l'endroit de l'Organisation de l'armée secrète[18],[19], groupe terroriste d'extrême droite opposé à l'indépendance algérienne[a].
Deuxième moitié des années 1960 et tensions sociales
[modifier | modifier le code]Le slogan est scandé dans de nombreuses manifestations, à Paris et en province, dans un contexte de tensions sociales annonçant [22].
: consécration du slogan
[modifier | modifier le code]Les CRS sont particulièrement visés par les slogans des évènements de - , étant l'objet d'au moins onze d'entre eux[23]. Le slogan « CRS SS », scandé dès le , se répand ensuite massivement, au fur et à mesure des affrontements avec les forces de l'ordre, et devient une référence du mouvement. Il est également affiché dans Paris à partir du [24], notamment par le biais de « l'Atelier populaire » de l'atelier des Beaux-Arts de Paris[17] et devient un des slogans les plus marquants[25].
Jacques Carelman était un militant de l'atelier de l'École des beaux-arts de Paris. Après avoir vu des CRS réprimer une manifestation[26], il y conçoit l'affiche « CRS SS »[26] représentant un policier brandissant une matraque derrière un bouclier. Son tirage initial remonte au [26] et la version originale n'avait pas l'insigne de la SS sur le bouclier[26].
Beaucoup ont cru à tort que le slogan était né pendant ces évènements[3].
Depuis les années 1970 : analyses postérieures et continuation du slogan
[modifier | modifier le code]Analyses
[modifier | modifier le code]Le slogan, associé aux évènements de , a souvent paru excessif à de nombreux observateurs. Ainsi, Pierre Goldman déclare en : « Ils se croyaient dans la violence, dans l'insurrection, mais c'était des pavés qu'ils lançaient, non des grenades. CRS SS, disaient-ils. Ce cri névrotique, je le trouvais ridicule. Les CRS n'étaient pas des SS, eux n'étaient pas des partisans. »
En , Daniel Cohn-Bendit, un des principaux protagonistes de Mai 68, déclare que le slogan s'est imposé dans « un besoin de simplifier la situation à un moment de crise »[3].
En , Claude Askolovitch synthétise : « Et à l'époque, cela provoque la colère d'un professeur de Caen, le grand historien Pierre Chaunu, qui se souvenait, des années après, de son Mai 68 : « La réaction de Chaunu est typique, elle s'est imposée : on a pris le « CRS SS » comme la divagation de petits bourgeois révoltés et irréels. La police, en avait été extrêmement mesurée, justement. Et elle l'est encore très largement. Mais en fait non, c'est un slogan très sérieux, parce que ça venait de plus loin, des affrontements sociaux les plus durs qu'on ait connus. La détestation de ce corps de police s'est installée, dans des milieux ouvriers, syndicaux, militants. » »
Condamnations pour utilisation du slogan
[modifier | modifier le code]Le slogan continue d'être utilisé, et donne parfois lieu à des condamnations.
En , deux personnes sont jugées pour outrage en raison d'une banderole « CRS SS » brandie à une manifestation contre la réforme des retraites à Lyon ; la nullité de la procédure est constatée s'agissant de la banderole, mais ils sont condamnés pour s'être rebellé lors de leur interpellation[27].
En , un délégué CGT est condamné pour avoir dit « je t'emmerde » au Premier ministre, Manuel Valls, lors d'un de ses déplacements à Mulhouse ; il avait par ailleurs scandé « CRS SS »[28].
En , une personne est condamnée pour avoir crié « CRS SS » aux forces de l'ordre lors d'une manifestation de Gilets jaunes à Bar-le-Duc[29].
En , un militant est relaxé pour une banderole avec les slogans « CRS = SS » et « BAC = Gestapo », lors d'une manifestation l'année précédente à Nantes contre la précarité[30].
Notes et références
[modifier | modifier le code]Notes
[modifier | modifier le code]Références
[modifier | modifier le code]- 1 2 3 4 Philippe Roger, « Les grèves de et dans le Pas-de-Calais, déroulement, violence et maintien de l'ordre », Revue du Nord, no 389, , p. 133–180 (DOI 10.3917/rdn.389.0133, lire en ligne).
- ↑ Jean-Marie Bretagne, « De quand date le slogan "CRS=SS" ? »(Archive.org • Wikiwix • Google • Que faire ?), Ça m'intéresse, (consulté le ).
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Chloé Leprince, « CRS = SS », l'histoire d'un slogan qui ne date pas de », sur radiofrance.fr, France Culture, .
- 1 2 Simone Téry, « Les C.R.S.S », L'Humanité, , p. 2 (lire en ligne).
- 1 2 3 4 Marion Fontaine et Xavier Vigna, « La grève des mineurs de l'automne en France », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, no 121, , p. 21–34 (DOI 10.3917/ving.121.0021, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ qui meurt de ses blessures le
- 1 2 3 « La révolte du Pays noir », Le Parisien, (consulté le ).
- 1 2 Jean-Louis Vivens (sous la dir. de Michel Pigene), « Conflit social ou affrontement politique ? La grève des mineurs en France en sous les angles de la solidarité et de la répression » [PDF] (mémoire de master « Histoire des sociétés occidentales contemporaines », au Centre d'histoire sociale du XXe siècle (CHS) de l'Université Paris-I-Panthéon-Sorbonne), sur HAL, , p. 133–134.
- ↑ Claude Askolovitch, « En , la naissance du slogan "CRS SS" », Histoire et Politique, sur radiofrance.fr, France Inter, (consulté le ).
- 1 2 Cédric Moreau de Bellaing (sous la dir. de Serge Berstein), « Une matraque républicaine ? : Genèse et pérennisation des compagnies républicaines de sécurité, - » [PDF] (mémoire présenté pour le DEA « Histoire du XXe siècle » à l'Institut d'études politiques de Paris), sur polices.mobiles.free.fr, .
- ↑ Fontaine et Vigna 2014, p. 29.
- ↑ Danielle Tartakowsky, Les manifestations de rue en France, -, Publications de la Sorbonne, coll. « Histoire de la France au XIXe et XXe siècle » (no 42), , 869 p. (ISBN 2-85944-307-X, OCLC 651677252).
- ↑ Vivens 2015, p. 40.
- ↑ quotidien régional communiste Liberté le 3 novembre 1948.
- ↑ « Comment le slogan “CRS SS” est-il né ? », sur Choses à Savoir, (consulté le ).
- 1 2 3 C.B., « Jules Moch, couvert d'insultes », L'insulte en politique, sur Passerelles productions, université de Bourgogne (version du sur Internet Archive).
- 1 2 Jean-Pierre Hubert, « L'origine du slogan "CRS - SS !" », sur jaimelesmots.com, (consulté le ).
- ↑ Paul Siblot, « Chômage, immigration, insécurité : Slogans, ou la force des implicites », dans Le contrôle social du sens en langue et en discours : aspects lexicographiques, pragmatiques et rhétoriques (actes de la 4e table ronde de l'Association pour la promotion des études linguistiques francophones (Aprodelf), La Baume-lès-Aix, - ), Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence (PUP), , 190 p. (ISBN 2-85399-406-6, HAL hal-03331457), p. 69–88 (82).
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- ↑ Noëlline Castagnez, chap. V « En quête d'identité : chacun son chemin », dans Quand les socialistes français se souviennent de leurs guerres : mémoire et identité, -, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Histoire », , 477 p.-XVI p. de pl. (ISBN 978-2-7535-8255-2 et 978-2-7535-9947-5), p. 273–321 [DOI 10.4000/1374t] [lire en ligne], fig. 45 « OAS SS ».
- ↑ « Sarthe. Le slogan de Mai-68 "CRS SS" sorti au Mans dès 67 », sur ouest-france.fr, Le Maine libre, (consulté le ).
- ↑ « : Mots d'ordre, mots de désordre », Libération, .
- ↑ « Les affiches », sur Mai 68 : L'art au service du mouvement, (consulté le ).
- ↑ Chloé Leprince, « "Interdit d'interdire", "CRS SS"... l'histoire de l'Atelier populaire derrière les affiches de Mai 68 », sur radiofrance.fr, France Culture, (consulté le ).
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- ↑ « Banderole « CRS SS » : les auteurs condamnés… pour rébellion », Le Progrès, (consulté le ).
- ↑ Floréal Hernandez, AFP, « 250 euros d'amende pour un militant CGT pour «outrages» à Manuel Valls », 20 Minutes, (consulté le ).
- ↑ « Gilets jaunes : un manifestant condamné après avoir crié «CRS SS» », Le Parisien, (consulté le ).
- ↑ Nathalie Hamon, « Nantes. Relaxé, le militant va récupérer sa banderole anti-CRS », Ouest-France, .
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Bibliographie
[modifier | modifier le code]- Christian Delporte, chap. 11 « « CRS = SS » : Histoire d'une image-slogan de qui frappa durablement les esprits », dans Christian Delporte (dir.) et Isabelle Veyrat-Masson (dir.), La puissance des images : Du Moyen Âge à nos jours, Paris, Nouveau Monde Éditions, coll. « Chronos », , 547 p. (ISBN 978-2-36942-736-0 et 978-2-36942-738-4, lire en ligne
). - (es) Christian Delporte, « La revolución a través de las palabras y de las imágenes. Historia del emblemático eslogan de Mayo del 68: ‘CRS=SS’ », Historia del Presente, no 31 « El mayo francés de », , p. 27–40 (DOI 10.5944/hdp.31.2018.40555).
Articles connexes
[modifier | modifier le code]Liens externes
[modifier | modifier le code]- Daniel Dzierzgowski, « Slogans et graffiti - Mai 68 », (version du sur Internet Archive).